Alexis Carré: “Comment le langage de la gauche identitaire détruit le bien commun”

En aqueix article del doctorant en filosofia Alexis Carré, publicat ahir per Le Figaro, hom analitza l’arriba a França del moviment universitari provinent dels Estats Units d’Amèrica (que està impregnant el Partit Demòcrata) tendent a promoure les reivindicacions de les minories ètniques o religioses tot contraposant-les al republicanisme igualitari:

La nouvelle rhétorique à gauche déconcerte. Des assemblées générales interdites aux hommes blancs à Tolbiac, aux manifestations contre le «racisme d’État» du mouvement Justice pour Adama, les mobilisations sociales se teintent de plus en plus d’une coloration identitaire, comme si le monde commun n’avait plus d’autre usage pour les militants que l’expression de leur particularité. Ce nouveau langage politique, apparu aux États-Unis, n’est pas resté confiné aux groupes les plus marginaux ; il a au contraire profondément imprégné le fonctionnement du parti démocrate. Alors même que la politique de segmentation électorale de ce dernier inspire ses homologues partout en Europe, des intellectuels progressistes américains, Mark Lilla, William Galston ou encore Yascha Mounk, l’accusent d’être à l’origine des difficultés de leur famille politique et d’avoir contribué à la montée d’un populisme de ressentiment. Les transformations politiques auxquelles ils s’opposent font, et feront de plus en plus, partie de notre quotidien. Aussi est-il plus important que jamais de voir en quoi la situation américaine éclaire notre avenir politique afin de pouvoir nous prémunir des dangers qu’il nous réserve.

La nouvelle forme d’activisme dont il est question est d’abord apparue sur les campus universitaires où elle a produit une génération de militants (désignés péjorativement sous le nom de Social Justice Warriors) moins préoccupés par l’exercice du pouvoir que par la critique de la domination et la défense des minorités dominées. Leur force de mobilisation est toutefois peu à peu devenue un objet de convoitise de la part des responsables démocrates confrontés à la perte d’influence des organisations professionnelles qui les soutenaient traditionnellement. C’est pour cette raison qu’au-delà des théories de Michel Foucault, Judith Butler ou encore Kimberlé Crenshaw qui sont à l’origine de ce mouvement, le «progressisme identitaire» a également engendré une stratégie électorale concrète, dont l’illustration en France fut le fameux rapport Terra Nova de 2011. Dans ce document, Olivier Ferrand constatait l’érosion du soutien des classes populaires à l’égard du parti socialiste, et invitait ce dernier à reconstituer une majorité grâce à l’agrégation de segments électoraux minoritaires rassemblés autour de problèmes identitaires et sociétaux (multiculturalisme, mariage homosexuel, droits des femmes etc.).

Ce qu’offrait cette myriade de mouvements associatifs aux partis progressistes, c’est effectivement un relais de transmission permettant de transformer les revendications identitaires de communautés spécifiques en soutien pour un programme gouvernemental garantissant séparément chacun de ces intérêts distincts. Le rêve d’une coalition arc-en-ciel rencontra peu de résistances auprès des responsables démocrates, ou de leurs confrères européens, tant il ne semblait comporter que des avantages. De tels groupes communautaires, caractérisés par un militantisme de terrain, permettaient en effet aux partis politiques de combler ce qu’ils pouvaient ressentir comme un déficit de représentation. Ils concernaient également des niches électorales (homosexuels, immigrés récents etc.) moins susceptibles d’être contestées par leurs adversaires. Et enfin, alors que le socialisme comme doctrine économique avait perdu une grande partie de sa capacité de mobilisation, ces mouvements constituaient la seule force neuve et conquérante d’un paysage politique fait de routines et de consensus décourageants.

Politisation de l’université et durcissement communautaire

Le soutien de cet électorat ne reposait toutefois plus sur les attentes et les intérêts collectifs d’une classe sociale — aspirant à organiser le travail et distribuer ses produits — ; il traduisait l’indignation de groupes constitués autour d’une identité de race ou de genre, ayant le sentiment d’être les victimes d’un système de domination, auquel ils entendaient résister et qu’ils souhaitaient éventuellement détruire. Se défiant du processus électoral et de ses compromissions, cette gauche, née de la contre-culture des années 60-80, trouva d’abord refuge dans les universités au moment où la droite américaine parvenait avec Reagan à porter un coup fatal aux équilibres de la sociale démocratie d’après-guerre. Leur démarche ne consistait plus à conquérir le pouvoir — ce qui aurait impliqué d’obtenir le consentement de leurs concitoyens à un moment où ceux-ci se détournaient résolument de leurs combats — mais à convertir à leurs idées ceux qui, par leur parcours, devaient accéder bientôt à la classe dirigeante. Ce n’est que dans un second temps que cette politique d’entrisme, d’hégémonie culturelle et de politisation de l’éducation supérieure put se cristalliser dans un ensemble d’engagements métapolitiques de construction communautaire [community building] destinés, par le vecteur des identités, à politiser certaines marges de la société autour de la revendication de droits spécifiques.

L’histoire du concept de «consentement explicite» illustre particulièrement bien cette stratégie. L’idée, de plus en plus populaire au sein des cercles féministes, que tout contact sexuel devrait être précédé, et ce dans ses différentes étapes, d’un «consentement verbal explicite et enthousiaste» fut formulée dans un premier temps en 1990 par un groupe d’étudiantes d’Antioch College dans l’Ohio. Le document issu de cette mobilisation, Politique de Prévention des Infractions Sexuelles [Sexual Offense Prevention Policy], fut à l’époque de sa publication la risée de tout le pays . Plus tard dans les années 90 une série de procès visant des établissements d’enseignement supérieur dans des affaires de harcèlement sexuel entre étudiants amenèrent la Cour Suprême à étendre la responsabilité des établissements à s’abstenir de discriminations d’accès à l’enseignement sur la base du sexe (connu sous le nom de Title IX) aux cas de harcèlement et d’agression sexuels.

Une lettre de l’administration Obama de 2011, précisant les conditions d’application de cette extension, a entraîné la multiplication des bureaux de lutte contre le harcèlement sexuel au sein même des universités (Title IX offices). Par crainte de poursuites mettant en cause leur responsabilité, ces nouveaux organes ont été encouragés à définir de plus en plus restrictivement les limites du consentement. Chargés d’enquêtes internes, ils sont désormais capables de délivrer des sanctions disciplinaires sur la base de leur propre définition du harcèlement ou de l’agression sexuels. Ces mesures peuvent gravement affecter la vie des étudiants mis en cause, et ce, même dans les cas où le système judiciaire traditionnel n’est pas susceptible de réunir des preuves suffisantes pour engager des poursuites. Partant d’un problème effectivement légitime, les organisations féministes ont ainsi fini par imposer la création d’une forme de justice parallèle au service de leur conception des relations entre les sexes. Par effet de capillarité, cette prise de pouvoir au sein des campus a produit des chambres d’écho avec des sites d’information (The Huffington Post et Buzzfeed) et un foisonnement de blogs, de chaînes YouTube et de comptes tumblr au service de la cause.

Cette stratégie, qui va de l’université aux périphéries sans passer par la société, et son monde commun, a profondément modifié la physionomie de l’éducation supérieure, non seulement aux États-Unis, mais partout en Occident. Et si elle a effectivement décuplé l’influence et l’écho de ces revendications minoritaires, elle a aussi contribué à discréditer l’autorité des institutions dont elle cherchait à se servir. L’exclusion de certains conférenciers sur les campus universitaires en raison de leurs idées a particulièrement médiatisé ce processus. Les départements de sciences humaines ont, pour des raisons évidentes, souffert dans une plus large mesure, et plus tôt que les autres, de cette déstabilisation des savoirs. Il ne serait néanmoins pas inexact d’affirmer qu’elle affecte désormais tout le corps politique.

L’autoségrégation des progressistes

Pour Mark Lilla , William Galston et Yascha Mounk , les partis progressistes ont de fait beaucoup souffert de leur association avec ces nouvelles formes militantes qui ont peu à peu paralysé leur capacité à participer à la délibération démocratique en vue de diriger notre action collective. Cette paralysie a pris plusieurs formes. Dans un premier temps, ces mouvements n’ont accordé leur soutien aux partis traditionnels qu’en échange de mesures dont leurs adversaires conservateurs ne pouvaient accepter l’application sans se couper de leur base. Dans les pays où ils ont consenti à de tels compromis, de nouvelles formations ou un nouveau personnel politiques ont pris leur relai afin de cristalliser l’opposition à ces réformes. Ce premier phénomène de bipolarisation fut aggravé par le langage accusateur et agressif, essentiellement anti-pluraliste, dans lequel étaient exprimées les revendications progressistes. Si cette rhétorique leur a garanti bien des succès d’opinion auprès d’une partie non négligeable de la population (plutôt connectée, urbaine, diplômée et cosmopolite), elle a de manière croissante rendu impossible à ceux qui en étaient exclus (déconnectés, ruraux, déclassés et blancs) d’envisager avec elle une action, des intérêts ou un destin communs.

À mesure qu’ils cultivaient leur relation avec ces nouveaux alliés de la société civile les partis progressistes se sont donc coupés de leurs homologues politiques et, avec eux, de l’habitude de la délibération par laquelle s’organise le partage du gouvernement en régime pluraliste. À la puissance organisatrice de la parole politique, celle des adversaires qui s’accordent, et celle de la loi qui commande, a succédé le langage cathartique des professions de foi et des confessions publiques dont la fonction est l’expression des sentiments et la mise en cause des oppresseurs. Dans un tel contexte la conversation entre citoyens égaux, avec toutes les incertitudes et les tensions qu’elle comporte, a laissé place à la dénonciation, nécessairement inégalitaire, qui sépare la souffrance indiscutable de la victime et le privilège injustifiable du dominant. La conversation démocratique ne vise plus à déterminer les motifs et les moyens de l’action, on lui intime de protéger chacun contre l’opinion de tous les autres. En définitive, ces nouveaux militants se préoccupent moins de convaincre leurs concitoyens de la justesse de leur opinion que de persuader les juges de la leur imposer.

Ces effets sont encore plus visibles dans la vie interne des partis de gauche, tant celle-ci s’est éloignée du fonctionnement habituel des institutions dont ils prétendaient exercer le contrôle. Comme école de citoyenneté, ils ont peu à peu cessé de préparer leurs cadres à parler ou à diriger des gens qui ne leur ressemblaient pas ou qui n’appartenaient pas à leur électorat captif . De peur d’être accusé d’indifférence ou de collusion avec l’oppression dont ces communautés se disaient victimes, il est devenu dangereux pour eux de faire preuve de prudence ou de modération. Si de vivants espoirs et de réels problèmes ont pu justifier ces transformations, elles se sont finalement avérées beaucoup plus dangereuses que ne l’avaient anticipé les acteurs politiques qui croyaient en bénéficier.

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