Dans Les territoires perdus de la République, vous évoquiez pour la première fois l’antisémitisme des banlieues. En quoi se distingue-t-il de l’antisémitisme traditionnel?
L’antisémitisme traditionnel en France est originellement marqué par l’Eglise, l’extrême droite et le nationalisme: c’est l’antisémitisme de l’affaire Dreyfus qui connaît son acmé sous Vichy. L’antisémitisme nouveau est un antisémitisme d’importation. Il est lié à la fois à la culture traditionnelle des pays magrébins, à l’islam et au contexte colonial. En Algérie, le décret Crémieux qui permit aux juifs de devenir Français dès 1870 attise la jalousie des musulmans. En Tunisie et au Maroc, les juifs n’étaient pas français mais leur émancipation par le biais de l’école leur a donné une large avance sur le plan scolaire et social sur la majorité musulmane. Cela s’est terminé par le départ de la minorité juive. Cet antisémitisme-là s’est transposé sur notre territoire par le truchement de l’immigration familiale ( c’est cela qui a été importé et pas le conflit israélo-palestinien comme le répètent les médias). Un antisémitisme qui préexistait toutefois auparavant (mais en mode mineur) comme le rappellent les affrontements survenus à Belleville en juin 1967 ou le Mouvement des Travailleurs arabes au début des années 1970.
Paradoxalement, cet antisémitisme ne s’est pas dilué, mais enkysté. C’est dans les familles qu’il se transmet et s’apprend. Arrivé à l’école, l’affaire est déjà jouée. Nouveau par les formes et l’origine, il épouse parfois le vocabulaire de l’antisémitisme traditionnel. Par exemple, le mot «youpin», qui avait tendance à disparaître en France, est réutilisé dans des milieux de banlieues qui ne le connaissaient pas. Bref, les différentes branches de l’antisémitisme sont en train de se conjuguer. L’extrême droite traditionnelle qui connait un renouveau, une certaine ultra gauche qui par le biais de l’antisionisme a parfois du mal à maquiller son antisémitisme (l’enquête Fondapol d’octobre 2014 menée par Dominique Reynié était édifiante à cet égard). On a oublié que l’antisémitisme plongeait de longues racines à gauche, depuis Proudhon jusqu’aux propos de Benoît Frachon en juin 1967, secrétaire général de la CGT. Mais la branche la plus massive, et de loin, est la branche arabo-islamiste. Celle-là seule passe aux actes, elle insulte, frappe et tue. Elle n’est d’ailleurs pas seulement arabo-islamiste car elle déborde aujourd’hui dans les banlieues. Nombre de jeunes qui ne sont pas issus de l’immigration arabo-musulmane adoptent pourtant le code culturel de l’antisémitisme, lequel est devenu un code d’intégration dans les cités. Ainsi, ici, l’intégration à la France se fait-elle à rebours, en chassant la part juive de la société française. Adopter ces clichés et ce langage c’est se donner plus de chances d’être intégré dans l’économie sociale des banlieues. Et pour parler comme la banlieue, il faut parler «anti-feuj».
Certains vont jusqu’à comparer les sort des musulmans aujourd’hui à celui des juifs hier. La sacralisation de la Shoah nous empêche-t-elle de comprendre le présent?
En tant qu’historien, je suis frappé par la stupidité d’une telle comparaison. Je n’ai pas souvenir dans l’histoire des années 30 d’avoir entendu parler de l’équivalent juif de Mohammed Merah, de Mehdi Nemmouche ou des frères Kouachi se mettant à attaquer des écoles françaises, des boutiques ou des Eglises. Assistait-on dans les années 1930 à un repli communautaire des juifs? Tout au contraire, s’agissait-il d’une course éperdue vers l’intégration et l’assimilation. Les juifs cherchaient à se faire le plus petit possible. Ils étaient 330 000, dont 150 000 juifs étrangers qui vivaient dans la crainte d’être expulsés. Beaucoup étaient des réfugiés de la misère, d’autres fuyaient le nazisme et les violences antisémites d’Europe orientale. Aujourd’hui, place Beauvau, on estime la minorité musulmane entre six et dix millions de personnes. Ils n’ont pas été chassés par un régime qui veut les exterminer mais sont venus ici, dans l’immense majorité des cas, pour trouver des conditions de vie meilleures. Les situations sont incomparables, ne serait-ce qu’au regard des effectifs concernés: en Europe, aujourd’hui, un musulman sur quatre vit en France.
Cette question est toutefois intéressante à un autre titre: pourquoi une partie de la population française d’origine maghrébine est-elle habitée par un mimétisme juif, une obsession juive, voire une jalousie sociale comme si l’histoire du Maghreb colonial se perpétuait ici? L’histoire de la Shoah est-elle en cause? Elle n’a pas été surestimée, il s’agit bien de la plus profonde coupure anthropologique du siècle passé, et elle dépasse de loin la seule question antisémite. En réalité, c’est la trivialisation de cette tragédie historique qui a produit des effets pervers. Car la Shoah, elle, au-delà de toutes les instrumentalisations, reste une question d’histoire cardinale qui interroge politiquement toutes les sociétés. Qu’est-ce qu’un génocide? Comment en est-on arrivé-là? Pourquoi l’Allemagne? Pourquoi l’Europe? Pourquoi les juifs? Comment une idéologie meurtrière se met-elle en place? Comment des hommes ordinaires, bons pères de famille, deviennent-ils parfois des assassins en groupe? Cette césure historique, matrice d’un questionnement sans fin, a été rabaissée à un catéchisme moralisateur («Plus jamais ça!») et à une avalanche assez niaiseuse de bons sentiments qui, pédagogiquement, ne sont d’aucune utilité. Et qui fait que nous passons parfois à côté des mécanismes politiques qui régulent des sociétés de masse d’autant plus dangereuses qu’anomiées. Le discours de la repentance a pu stériliser la pensée et frapper de silence des questions jugées iconoclastes. Comme les questions d’histoire culturelle évoquées tout à l’heure. Comme si invoquer le facteur culturel à propos de minorités dont l’intégration est en panne serait emprunter le «chemin d’Auschwitz». Cet affadissement a paralysé la réflexion politique, enté sur la conviction erronée que les situations se reproduisent à l’identique. Or, si les mécanismes sont les mêmes, les situations ne le sont jamais. Le travail de l’historien illustre sans fin le mot d’Héraclite: «On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve…»
De même, les lois mémorielles ont-elles entraîné la concurrence victimaire?
Sur le plan juridique, la loi Gayssot n’est pas une mauvaise réponse car il n’y pas débat en effet sur le fait que Auschwitz ait existé, de même qu’il n’y a pas débat sur le fait que la bataille de Verdun ait eu lieu. La loi mémorielle désencombre les prétoires. Elle permet d’éviter des procès de plusieurs années mobilisant inutilement les historiens. Et de voir aussi plus clairement que le négationnisme est une variante de l’antisémitisme.
Mais ces lois ont des effets pervers. Dans des sociétés de masse animées par la passion de l’égalité, toute différence, est perçue comme une injustice. La Shoah étant perçue comme le summum de la souffrance, le peuple juif aux yeux de certains est devenu le «peuple élu de la souffrance». De là une concurrence des mémoires alimentée plus encore par un cadre de références où la victime prend le pas sur le citoyen. Comme s’il fallait avoir été victime d’une tragédie historique pour être reconnu. Second élément de la dérive, la transgression qui permet d’échapper à l’anonymat. Et dans une société qui a fait de la Shoah (contre les historiens) une «religion civile», la meilleure façon de transgresser est de s’en prendre à cette mémoire soit dans le franc négationnisme hier, soit dans la bêtise de masse (qui se veut dérision) type Dieudonné aujourd’hui. Sur ce plan , tous les éléments sont réunis pour favoriser la transgression qui canalise les frustrations innombrables d’un temps marqué au sceau du «désenchantement du monde». C’est d’ailleurs pourquoi on a tort de réagir à chacune des provocations relatives à la Shoah. C’est précisément ce qu’attend le provocateur, notre indignation est sa jouissance.
Que vous inspire la polémique autour de la plage de Tel-Aviv sur Seine?
Cela met en lumière les fractures que nous évoquions. Pour une journée de jumelage avec Tel-Aviv, il a fallu déployer 500 CRS. L’ampleur de la polémique me parait disproportionnée. Israël n’est pas un Etat fasciste et le conflit avec les Palestiniens est de basse intensité. Il y a pratiquement tous les jours entre cinquante et cent morts par attentats dans le monde arabo-musulman dans l’indifférence générale. La guerre civile en Syrie a fait à ce jour, et en quatre ans, 240 000 morts. Le conflit israélo-palestinien en aurait fait 90 000 depuis 1948. La disproportion est frappante. Peu importe que des Arabes tuent d’autres Arabes. Tout le monde s’en moque. Les juifs seuls donnent du prix à ces morts. Dès qu’ils sont de la partie, on descend dans la rue. Cette passion débordante, disproportionnée, n’interroge pas le conflit. Elle interroge ce que devient la société française. Les menaces sur Tel Aviv sur scène sont venues des mêmes milieux qui ont laissé faire les violences de Barbès en juillet 2014, la tentative d’assaut contre la la synagogue de la rue de la Roquette à Paris et une semaine plus tard contre celle de Sarcelles. Bref, je le redis, ce n’est pas le conflit qui a été importé, c’est l’antisémitisme du Maghreb. Les cris de haine d’aujourd’hui sont l’habillage nouveau d’une animosité ancienne.
A la sortie du livre, vous aviez beaucoup insisté sur cet antisémitisme des banlieues. Avec le recul, regrettez-vous de ne pas avoir davantage évoqué le sort des classes populaires, victimes du racisme anti-blanc?
Absolument. Nous n’avions pas vu alors cette réalité émerger. Un certain nombre d’études sociologiques comme celle de Christophe Guilluy sur les fractures françaises, celle de Laurent Bouvet sur l’insécurité culturelle ou celle d’Hugues Lagrange sur le déni des cultures n’étaient pas parus. Les territoires perdus de la République ne sont pas un livre de sociologie, juste le fruit d’un travail de terrain empirique. Nous n’avons jamais prétendu faire un panorama. De surcroit, en 2002, le phénomène ne faisait que débuter. Et nombre de professeurs qui avaient participé à la rédaction étaient eux-mêmes tétanisés à l’idée d’évoquer un racisme anti-blanc ou anti-Français. Cette réalité est aujourd’hui bien connue. A la lecture de Christophe Guilluy, on comprend d’ailleurs qu’il n’y a pas deux France, mais trois. La France périphérique méprisée par les élites, qui souffre et est tenue de se taire. Elle constitue le gros du vivier FN. La France des biens nés, intégrée socialement, plus aisée et qui regarde avec condescendance la France populaire qui «pense mal». Enfin, une troisième France, tout aussi en souffrance que la première, en voie de désintégration sous l’effet de la relégation géographique, sociale, scolaire, et dont une frange se radicalise. Mais l’erreur, ici, serait de lier la poussée islamiste à la seule déshérence sociale: dès lors que des jeunes intégrés, et diplômés basculent vers la radicalité islamiste, on comprend que le facteur culturel a été longtemps sous-estimé.
Dans ces conditions, doit-on continuer à mettre sur le même plan la menace FN et celle de l’islamisme et de l’antisémitisme des banlieues?
A force de nier le réel, on a fait le lit du FN. Les millions de Français qui sont aujourd’hui sympathisants du Front national n’ont pas le profil de fascistes. Beaucoup d’entre eux votaient jadis à gauche, et le FN authentiquement parti d’extrême droite, est aussi aujourd’hui le premier parti ouvrier de France. Comment en est-on arrivé-là? Quelle responsabilité ont les classes dominantes dans ce naufrage et, notamment la classe intellectuelle? Voilà les questions qui importent vraiment. En revanche, la question rhétorique du «plus grand danger», FN ou islamisme, vise à nous faire taire. Avec à la clé ce chantage: «A dénoncer la poussée de l’islamisme, du communautarisme, la désintégration d’une partie de l’immigration de masse, vous faites le jeu du Front national!». Tenter de répondre à la question ainsi formulée, c’est tomber dans ce piège rhétorique. Il faudrait, au contraire, retourner cette question à ceux qui la posent: n’avez-vous pas fait le jeu du FN en invalidant la parole d’une partie du peuple français, en le qualifiant de «franchouillard», de raciste, de fasciste? Et en sous estimant le sentiment d’abandon et de mépris vécu par ces dominés de toujours?
Post Scriptum, 20 de novembre del 2018.
Georges Bensoussan és entrevistat avui per Causeur amb un contingut que complementa les opinions anteriorment esmentades: “La société multiculturelle est de plus en plus synonyme de société multiconflictuelle”.
Post Scriptum, 18 d’octubre del 2020.
Georges Bensoussan s’expressa així avui a Marianne sobre l’assassinat de Samuel Paty “La responsabilité d’une partie de la presse et de l’Éducation nationale est immense“.
Post Scriptum, 3 de juliol del 2023.
Ahir, a Le Figaro, Georges Bensoussan: «Le déni nourri par le “gauchisme culturel” est largement responsable de la situation». L’historien, spécialiste de la Shoah et de l’antisémitisme, avait dirigé en 2002 l’ouvrage collectif Les Territoires perdus de la République, livre alertant sur la situation dans les banlieues. Alors que ces territoires perdus s’enflamment, il analyse vingt ans de refus de voir par peur de «faire le jeu de l’extrême droite».
Post Scriptum, 28 d’octubre del 2024.
El proppassat 21 d’aqueix mes The Epoch Times entrevistava Georges Bensoussan : « La grande peur de nos dirigeants est la réédition d’un embrasement des banlieues ».
L’historien Georges Bensoussan, auteur de nombreux ouvrages, en dernier lieu Les Origines du conflit israélo-arabe, 1870-1950 (Presses universitaires de France, 2023) décrypte la situation actuelle au Moyen-Orient et la montée de l’antisémitisme en France.
Epoch Times : Les affrontements se poursuivent sur le front nord entre Tsahal et le Hezbollah. L’organisation terroriste chiite a été lourdement frappée, à la fois par l’armée israélienne et le Mossad (Bipers, mort de Nasrallah). De son côté, le Hamas semble aussi affaibli. Un an après les massacres du 7 octobre, peut-on dire qu’Israël est en train de gagner la guerre ?
Georges Bensoussan : L’armée israélienne est en train de remporter une victoire militaire contre le Hamas mais sur le front nord, elle est encore loin d’en avoir fini avec l’organisation terroriste chiite qui a été durement frappée et se retrouve sans commandement central, mais qui dispose encore de grosses capacités en matière de stock d’armement, et des unités relativement autonomes au Sud-Liban.
J’en veux pour preuve les frappes sur une base militaire au sud de Haïfa dimanche 13 octobre ayant coûté la vie à quatre soldats israéliens et blessé gravement sept autres.
Deux semaines après que Téhéran a envoyé des missiles sur l’État hébreu, Benjamin Netanyahu a affirmé qu’Israël décidera de sa riposte contre l’Iran en fonction de son « intérêt national ». L’État hébreu a-t-il intérêt à mener des représailles fortes ou « mesurées » pour ne pas risquer un affrontement direct ?
Maintenant que l’épreuve de force est engagée avec le Hezbollah, l’intérêt d’Israël est d’aller aussi loin que possible contre une armée chiite (dont les 150.000 missiles, beaucoup de fabrication iranienne, sont de haute précision) représente une menace mortelle.
L’État hébreu a intérêt à réagir fortement à la fois pour rétablir la dissuasion et parce que c’est l’occasion de porter un coup sévère au régime iranien qui depuis plusieurs années, tout en souhaitant éviter une guerre ouverte dont il sait qu’il la perdrait, teste les défenses israéliennes et occidentales générant une situation de surenchère, qui peut à tout moment échapper au contrôle des uns et des autres et déraper dans un scénario semblable à celui du mois de juillet 1914.
Comment jugeriez-vous l’état du régime des Mollahs aujourd’hui ? Est-il solide ?
Nous savons par la société civile, et plus encore par la très nombreuse diaspora iranienne, que le régime est fragile. Il est extrêmement impopulaire dans une grande partie de la population.
Économiquement, sa situation est difficile, l’inflation est très élevée, les médicaments, voire parfois la nourriture de base, manquent. Le régime règne aussi par la terreur qu’il inspire et qu’il pratique, une terreur du même niveau de férocité que celle des régimes totalitaires. La peur joue donc un rôle considérable dans le fonctionnement de ce régime, l’opposition y est muselée et les soulèvements populaires y ont été brisés vague après vague depuis plus de 20 ans.
Pour autant, il est impossible de faire quelque pronostic que ce soit, une incertitude qui tient aussi à la distorsion impressionnante entre un régime tyrannique et archaïque et une société qui figure parmi les plus évoluées de la région. Voyez la fréquentation majoritairement féminine des universités comme aussi l’indice de fécondité qui est inférieur à celui de la France.
Le régime iranien survit donc par la terreur ?
Il tient en partie par la terreur, mais pas seulement. Il a aussi le soutien d’un certain nombre d’affidés à l’instar du corps des Gardiens de la Révolution et des bassidjis, ces mercenaires qui sont le lumpenprolétariat du régime, les hommes de la pire violence de rue. Ces couches sociales, privilégiées par le régime, défendront bec et ongles leur statut. Le régime bénéficie donc d’une base sociale même si elle est étroite.
Peut-on alors affirmer qu’il a le soutien d’une partie importante de la population iranienne ?
Sans doute pas d’une partie importante de la société iranienne, plutôt d’une partie tout court. Penser que la République islamique ne dispose d’aucun soutien social serait une erreur.
Emmanuel Macron a suscité une polémique le 5 octobre en se prononçant en faveur de l’arrêt des livraisons d’armes à Israël. Position qu’il a récemment réitérée. Pourquoi a-t-il, selon vous, tenu ces propos ?
Il a tenu ces propos dans le contexte particulier de la clôture du Sommet de la Francophonie où le Maghreb, c’est-à-dire le monde arabe, représente une partie importante. Et d’où, par parenthèse, Israël est exclu par la pression de ce même monde arabe alors que c’est l’un des États les plus francophones du monde.
On peut considérer ici qu’Emmanuel Macron a voulu envoyer un signal à la fois au monde arabe et aux banlieues islamisées. Dans le même esprit de ce qu’il avait fait le 12 novembre 2023 en ne participant pas à la marche contre l’antisémitisme. Il sait l’état d’esprit et les mentalités qui règnent dans ces banlieues, il sait que l’antisémitisme y est vivace, ce qu’au demeurant tout le monde sait aujourd’hui à l’exception des aveugles de profession.
Demeure toutefois une certaine incohérence dans la position présidentielle, laquelle passe en douze mois d’une proposition de « coalition internationale contre le Hamas » à l’appel à priver aujourd’hui l’État d’Israël des armes pour se défendre contre un plan d’éradication génocidaire qui, même s’il n’a aucune chance de réussir, demeure de nature génocidaire.
Vous avez parlé de « signal envoyé aux banlieues ». Le chef de l’État craint donc de nouvelles émeutes ?
Oui, en effet. Cette crainte ne date pas d’hier, elle était déjà à l’œuvre à l’époque de François Hollande, de Nicolas Sarkozy et de Jacques Chirac.
En réalité, depuis les émeutes de 2005, la quasi-totalité des dirigeants français, à quelques rares exceptions près, ont peur. Le problème, c’est que l’on ne bâtit pas de politique durable sur la peur. Quand les vaincus pensent pouvoir acheter la paix sociale de renoncement en renoncement, ils n’éviteront ni la soumission, ni la violence.
Après les émeutes de 2005 puis de 2007, et plus récemment celles qui en juin 2023 ont suivi la mort du jeune délinquant Nahel, la grande peur de nos dirigeants est d’assister à un embrasement généralisé dont ils pensent que les forces de l’ordre ne pourraient pas venir à bout.
En un an, les actes antisémites ont explosé en France. Cet antisémitisme est-il le fruit d’une importation du conflit israélo-palestinien ou de quelque chose de plus profond ?
Il est le résultat des deux éléments que vous venez de citer. Le conflit israélo-palestinien n’a pas créé cet antisémitisme, il l’a seulement mis en lumière. Il lui pré-existait. Il vient, pour l’essentiel, d’une partie de l’immigration arabo-musulmane, importée du Maghreb et plus particulièrement d’Algérie où l’antisémitisme a droit de cité. Ce qui n’est pas le cas au Maroc. La Tunisie, elle, offre une situation plus complexe au vu des déclarations du président tunisien Kaïs Saïed qui, en juillet 2024, imputait à un « complot sioniste » les carences en eau et en électricité qui affectaient son pays.
Cet antijudaïsme dans le monde arabo-musulman est d’ordre culturel et religieux. Sans doute est-il ici aggravé par le choc de l’immigration et par le spectacle affligeant du marasme du monde arabe. En particulier du marasme de l’Algérie, cet État richissime en hydrocarbures et pourtant en faillite, et où une partie de la jeunesse ne songe qu’à émigrer. De nombreux ingrédients liés au ressentiment anticolonial, antioccidental et antijuif (qui évoque cette « revanche des ratés » dont parlait Georges Bernanos à propos du régime de Vichy) sont là, bien présents aujourd’hui pour réactiver l’antisémitisme. À cela s’ajoute le conflit israélo-arabe dans lequel une partie de la jeunesse française d’origine maghrébine s’identifie aux Palestiniens et transporte en France l’Intifada, en faisant des Français de confession juive les représentants du gouvernement israélien.
Considérez-vous que l’antisémitisme en France ait changé de nature ?
Oui, mais il a surtout changé de vecteurs. L’extrême droite antisémite n’a pas disparu. Elle est toutefois plus résiduelle qu’il y a 60 ans. De 1945 jusqu’aux années 1960, la haine des Juifs s’exprimait à bas bruit, en particulier lorsqu’un homme politique d’origine juive était pressenti à de hautes fonctions. Qu’on se rappelle l’atmosphère antisémite qui prévalait lors de la nomination de Pierre Mendès France à la présidence du Conseil en juin 1954. Cinquante ans plus tard, on a vu plusieurs personnalités politiques d’origine juive se hisser sur le devant de la scène sans déclencher des réactions antisémites.
L’antisémitisme traditionnel a donc régressé en France à l’exception des milieux de l’extrême droite nationaliste, des milieux catholiques liés à l’intégrisme et hostiles au concile Vatican II. Et plus encore des milieux proches d’Alain Soral, lesquels constituent aujourd’hui l’un des pôles les plus importants de l’antisémitisme français. Mâtiné d’une haine viscérale de l’État d’Israël.
Il reste toutefois que dans la France de 2024, seul l’antisémitisme issu de l’immigration arabo-musulmane est à l’origine des agressions physiques et des meurtres. Au Royaume-Uni, on assiste un samedi sur deux à de massives manifestations propalestiniennes rassemblant parfois jusqu’à 300.000 personnes. Pour l’instant, pourtant, on n’y a pas déploré de passage à l’acte ouvert contre les Juifs. Tandis qu’en France, depuis 2003, une quinzaine de Français juifs ont été assassinés par des mains musulmanes. Sarah Halimi, Ilan Halimi, les quatre victimes de l’école toulousaine Ozar Hatorah et les quatre victimes de l’Hypercacher parisien pour ne citer qu’elles.
Comment analysez-vous les manifestations propalestiniennes qui ont régulièrement lieu à Sciences Po ou dans les autres universités françaises ?
Elles sont portées par deux vecteurs. Le premier est lié à l’immigration comme à Sciences Po où l’on voit quelques étudiants d’origine maghrébine jeter de l’huile sur le feu. C’est une réalité documentée. À ce premier vecteur vient s’ajouter la mise en exergue de la « victime opprimée », qui n’est pas sans rappeler la fascination grégaire d’une partie de la jeunesse des années 1960 pour la « révolution », que ce soit celle de Cuba ou la révolution culturelle chinoise.
Une partie du monde étudiant paraît fascinée par ceux dont elle a fait les porte-drapeaux de la lutte contre toute forme d’oppression. C’est dans cet esprit qu’elle transforme le drapeau palestinien et le keffieh en emblèmes de libération, comme jadis le poster de Che Guevara trônait dans les chambres d’adolescents.
Pour autant, comment exclure tout à fait chez certains la résurgence de ce vieil antisémitisme familial des déjeuners dominicaux qui ont bercé leur enfance, là où se cultivait benoîtement un antijudaïsme traditionnel, ravivé par la détestation de l’État d’Israël, puisqu’il était entendu depuis la Shoah qu’Auschwitz frappait d’interdit moral la haine ouverte des Juifs.
Une partie de l’immigration arabe et l’instinct grégaire propre à la jeunesse sur fond d’un vieil antijudaïsme culturel occidental (le fameux « enseignement du mépris » de Jules Isaac), expliquent ces mobilisations en faveur de la Palestine, au demeurant plus marginales qu’on ne le dit, menées par de petits groupes qui terrorisent une majorité demeurée silencieuse. C’est moins la passion pour la Palestine que cette poignée de militants met en lumière que la lâcheté des adultes, et au premier chef celle des responsables académiques qui constituent aujourd’hui, par incurie, les premiers vecteurs du désordre.