L’historiador francès Pierre Raiman, (cofundador de l’associació Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !), va publicar fa tres dies a l’Observatori Desk Russie aqueix punyent article:
L’opération « Rising Lion » du 13 juin 2025 constitue bien plus qu’une frappe préventive israélienne. Pour l’auteur, elle marque une rupture géopolitique majeure dans l’équilibre des forces mondiales. En ciblant simultanément le programme nucléaire iranien, l’arsenal balistique et l’élite des Gardiens de la révolution, Israël porte un coup dur à l’axe néo-totalitaire Moscou-Pékin-Téhéran-Pyongyang, contraignant l’Occident à repenser sa stratégie face à un adversaire fragilisé mais pas encore vaincu. L’affaiblissement de l’Iran, voire la chute du régime des ayatollahs, pourrait notamment avoir un impact sur la capacité russe à continuer sa guerre d’agression contre l’Ukraine.
L’attaque israélienne était devenue inévitable face au risque imminent de breakout nucléaire iranien. Comme le révèle le discours de Netanyahu, l’Iran avait franchi tous les seuils critiques : production d’uranium hautement enrichi suffisant pour neuf bombes atomiques, renforcement accéléré de son arsenal balistique, et refus catégorique d’abandonner l’enrichissement domestique malgré l’ultimatum de Trump.
Cette frappe porte un coup systémique à l’axe néo-totalitaire. Pour Moscou et Pékin, L’Iran ne représentait pas seulement un partenaire régional, mais la promesse d’un quatrième membre nucléaire de l’alliance. Sa neutralisation militaire, si elle aboutit, prive l’axe de cette perspective et révèle les limites de la protection que peuvent s’offrir mutuellement ses membres. La chute d’Assad, client commun de Moscou et Téhéran, avait déjà préfiguré cette vulnérabilité ; l’humiliation militaire iranienne la confirme brutalement.
Les négociations avec Téhéran ont nourri l’illusion qu’un régime profondément idéologique, investi dans un programme nucléaire d’envergure et la construction d’un arsenal de vecteurs balistiques, pouvait être dissuadé par des sanctions ou par « l’attrait du commerce ». Or, contrairement à l’équilibre de la terreur soviéto-américain, l’arme nucléaire iranienne ne visait pas la stabilité par la dissuasion mutuelle, mais la destruction d’Israël combinée a minima à une « sanctuarisation agressive » des conquêtes régionales de l’Iran. Cette stratégie, inspirée du modèle poutinien en Ukraine, consiste à utiliser la menace nucléaire pour immuniser les opérations de conquête contre toute intervention occidentale.
Pour la Russie, l’équation est paradoxale. L’instabilité moyen-orientale génère une hausse des cours pétroliers (+10 dollars) qui peut lui apporter environ 18 milliards de dollars de revenus supplémentaires annuels, comblant partiellement son déficit budgétaire structurel. Cette bouffée d’oxygène financière arrive au moment où les réserves liquides russes, réduites à 31 milliards d’euros, ne garantissent plus que 12 à 15 mois de survie à son effort de guerre.
Mais cette respiration économique peut n’être que temporaire, sauf en cas de guerre prolongée de plusieurs mois, et masque une asphyxie géostratégique. L’Iran fournit à la Russie les drones Shahed et des missiles à courte portée Fath 360, importants sur le front ukrainien. Bien qu’elle soit moins dépendante aujourd’hui, l’interruption des livraisons priverait Moscou d’une capacité de frappe au moment où l’armée russe tente un effort de rupture du front ou, du moins, veut convaincre les Occidentaux de sa victoire inéluctable. Plus fondamentalement, l’affaiblissement iranien accroît la dépendance russe vis-à-vis de Pékin, seul membre de l’axe encore intact. Mais, en cas de chute du régime des ayatollahs ou de son affaiblissement durable, Pékin perdrait aussi une capacité à prendre l’Amérique à revers et à diviser ses forces. Cette subordination croissante limite les marges de manœuvre de Poutine et renforce le caractère asymétrique de l’alliance sino-russe, alors que Téhéran devient plus un suppliant et moins un partenaire – une évolution qui affaiblit mécaniquement l’ensemble de l’alliance anti-occidentale.
L’offensive israélienne révèle la vraie nature du conflit contemporain : non pas une simple rivalité géopolitique, mais une confrontation qui oppose l’axe néo-totalitaire aux démocraties occidentales. Elle dépasse largement les enjeux territoriaux pour porter sur un affrontement de civilisations qui oblige l’Occident à élargir sa focale stratégique au-delà du seul front ukrainien et à relier les deux conflits que la barbarie de la guerre à Gaza semblait séparer. L’axe néo-totalitaire avait développé une « logique d’étranglement géographique » : épuiser l’Europe en Ukraine pendant que les États-Unis surveillent Taïwan, menacer Israël quand Washington se concentre sur l’Indo-Pacifique. Tout en exploitant la « nonchalance diplomatique » chronique des Occidentaux face aux régimes néo-totalitaires, cette stratégie de dispersion des forces occidentales sur tous les théâtres simultanément révèle l’objectif ultime : la remise en cause de l’ordre international libéral.
L’Iran constituait un maillon faible mais essentiel de cette chaîne. Sa neutralisation ne détruit pas l’axe mais le prive de sa capacité de déstabilisation régionale la plus efficace. Le Hezbollah décapité, le Hamas en fuite, Assad renversé : l’architecture de l’axe de résistance s’effondre, libérant le Liban et la Syrie de la tutelle iranienne. Cette dynamique pourrait s’étendre à l’Irak et au Yémen, créant un effet domino géopolitique.
Pour le guide suprême Ali Khamenei, l’offensive israélienne constitue une décapitation stratégique. Les chefs militaires et géostratégiques qui partageaient sa vision – du commandant des Gardiens au responsable des missiles balistiques – ont été éliminés simultanément « dans leurs propres maisons », révélant l’ampleur de la pénétration du renseignement israélien. Comme l’analyse l’expert Afshon Ostovar, cette frappe a « éviscéré un cerveau collectif qui dirigeait la stratégie iranienne depuis 20 ans », notamment avec la perte du général Hajizadeh, « qui était l’architecte de la stratégie militaire iranienne ».
Si les chefs tués sont remplacés par leurs adjoints, cette situation créera un dilemme inédit pour un régime totalitaire : les dirigeants théocratiques demeurent, mais les cerveaux militaires qui avaient élaboré la géostratégie de leur vision idéologique ont disparu. L’axe de résistance du Hamas au Hezbollah, d’Assad aux Houthis, le programme nucléaire comme l’arsenal de drones et missiles balistiques – toute cette architecture stratégique perd ses concepteurs au moment où elle s’effondre.
Si une guerre d’attrition prolongée entre Israël et l’Iran reste possible, alimentant l’instabilité régionale et les cours pétroliers au bénéfice économique temporaire de la Russie et si un effondrement total du régime iranien semble improbable à court terme, sa capacité de nuisance est drastiquement réduite et les conflits sociaux et sociétaux, comme le mouvement « Femme, vie, liberté », peuvent reprendre dans les mois à venir contre un système en faillite morale, économique et militaire. Des négociations sous contrainte pourraient-elles émerger, Trump utilisant l’offensive israélienne comme levier diplomatique ? L’entourage présidentiel reste divisé sur la stratégie à adopter. En mars dernier, Tulsi Gabbard, directrice du renseignement aux sympathies poutiniennes connues, affirmait encore que l’ayatollah Khamenei n’avait pas autorisé la militarisation du programme nucléaire. À l’inverse, au lendemain de l’offensive israélienne, l’influent sénateur républicain Lindsey Graham, ferme soutien de l’Ukraine, enjoignait Trump de tout faire pour permettre à Israël de « finish the job ».
Cette recomposition impacte d’ores et déjà l’Europe et la guerre en Ukraine. L’affaiblissement de l’axe crée une fenêtre d’opportunité stratégique inédite depuis 2022. La nature totalitaire du régime poutinien interdit structurellement tout cessez-le-feu durable en Ukraine. L’économie de guerre russe, qui emploie 5 millions de personnes et distribue 150 000 dollars par mort au combat, ne peut s’arrêter sans que le système s’effondre. Or la Russie, privée potentiellement de l’appui iranien, devient plus vulnérable, malgré le répit financier.
L’Europe doit saisir cette fenêtre d’opportunité pour intensifier son soutien à l’Ukraine avant que la Russie ne reconstitue ses capacités ou ne trouve de nouveaux partenaires. L’interdépendance de l’axe crée des vulnérabilités exploitables : contraindre Pékin à choisir entre son commerce européen et son soutien à Moscou, cibler les livraisons de composants électroniques chinois dont dépend l’industrie militaire russe, taxer les pays qui achètent l’énergie fossile russe, saisir les pétroliers fantômes qui la livre.
L’offensive israélienne contre l’Iran marque l’entrée dans une nouvelle phase de la confrontation entre démocraties et systèmes totalitaires. L’axe, privé de son bras armé moyen-oriental et de ses ambitions nucléaires, demeure dangereux mais affaibli. La Chine devra assumer le poids de la confrontation avec l’Occident tout en gérant des alliés défaillants, ses ambitions de conquête de Taïwan et d’expansion en mer de Chine devront être réévaluées. Et la guerre en Ukraine se joue désormais aussi bien sur les rives du Dniepr que dans les détroits d’Ormuz ou les profondeurs souterraines de Fordo et Natanz, révélant l’interconnexion fondamentale des théâtres géopolitiques du XXIe siècle.
Post Scriptum, 3 d’agost del 2025.
El proppassat 28 de juliol Pierre Raiman publicà a Desk Russie aqueixa ressenya de l’assaig de Jean-Jacques Rosat, “L’esprit du totalitarisme. George Orwell et 1984 face au XXIe siècle”, (Marseille, Hors d’atteinte, 2025).
Le livre du philosophe Jean-Jacques Rosat explore le « second âge du totalitarisme », exemplifié par Poutine et Xi Jinping, qui a été lucidement anticipé par George Orwell. Il en donne les principales caractéristiques et nous avertit que le totalitarisme n’était pas un accident historique destiné à disparaître avec Hitler et Staline, mais un nouveau modèle politique appelé à se reproduire et évoluer.
Dans un contexte où les démocraties occidentales peinent à saisir la nature des régimes qui les défient – Chine de Xi Jinping, Russie de Poutine –, le livre de Jean-Jacques Rosat s’impose comme une lecture d’urgence absolue. Loin d’être un énième commentaire de 1984, cet ouvrage révèle la pensée d’Orwell dans sa dimension prophétique et démontre que nous vivons aujourd’hui dans le « second âge du totalitarisme », qu’il avait anticipé.
L’un des apports majeurs de Rosat réside dans sa critique de l’abandon du concept de totalitarisme par la science politique depuis les années 1990. Cette substitution de l’opposition « autocratie/démocratie » à l’antithèse « totalitarisme/démocratie » constitue une « révision conceptuelle de première importance » aux conséquences désastreuses.
En rejetant le concept de totalitarisme comme « obsolète » et en créant une catégorie fourre-tout d’« autocratie », les chercheurs, et à leur suite les politiques, se sont rendus aveugles à la spécificité des régimes de Poutine et Xi Jinping. Qualifier ces systèmes d’ « autoritaires » revient à les banaliser et à méconnaître leur nature.
Cette confusion explique pour partie l’aveuglement des élites occidentales face à l’évolution de la Russie et de la Chine depuis 2000. Elle contribue aussi à « étouffer les voix dissidentes » : quand Oleg Orlov parle de « totalitarisme » pour désigner le régime poutinien, il utilise le seul concept approprié pour nommer le Mal qu’il affronte.
Mais au-delà de cette réhabilitation conceptuelle, Rosat dévoile dès l’ouverture de son ouvrage la dimension prophétique de la pensée de George Orwell. « La société décrite dans 1984 n’est pas un hybride des deux régimes dont Orwell a été le contemporain, mais un spécimen fictif de deuxième génération… Un variant amélioré. »
Cette filiation illustre la thèse centrale de Rosat : la fiction ne se contente pas de refléter la réalité, elle la pense et l’anticipe. Cette méthode révèle sa puissance dans l’analyse des régimes contemporains. Les oligarques de Poutine et Xi Jinping correspondent à la définition orwellienne : une « caste dirigeante permanente, qui a pour unique but le pouvoir ». En Russie, les anciens hommes du KGB-FSB ; en Chine, les dirigeants du Parti communiste : dans les deux cas, des organisations policières et politiques. Cette analyse défait les catégorisations qui réduisent ces régimes totalitaires à de simples « autocraties ».
Une autre intuition de Rosat concerne l’actualité des analyses d’Orwell sur la guerre. Pourquoi Poutine a-t-il entrepris une guerre de destruction contre l’Ukraine ? La réponse orwellienne est limpide : « En régime totalitaire, les guerres extérieures ont leur source dans la guerre que mène chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets. » La guerre n’est plus un moyen au service d’objectifs géopolitiques, mais « un mode d’existence » du totalitarisme.
« Faire la guerre et la perpétuer devient plus important que de la terminer », note Rosat. L’essentiel n’est pas la victoire mais l’état de guerre permanent qui permet de « transformer les hommes du peuple en chair à canon », d’enfermer « la population dans un univers de désinformation » et de maintenir « des élites sous contrôle ».
Cette guerre hybride mêle violence physique et « guerre pour le contrôle des esprits ». L’asymétrie est frappante : « La désinformation ne met pas en jeu l’existence de la Russie ou de la Chine. Au contraire, ces régimes en vivent. En revanche, elle met en jeu la démocratie : si celle-ci perd la guerre de l’information, alors elle s’effondrera. »
L’un des apports majeurs de Rosat concerne l’analyse du « caractère inévitablement mafieux » de l’organisation totalitaire. Quand l’idéologie se réduit à la « religion moderne du pouvoir », le « pacte religieux » devient nécessairement « un pacte mafieux ».
Rosat souligne « l’importance historique du pas accompli par Poutine en créant pour la première fois un régime totalitaire tchékiste, dirigé non plus par un parti mais par un réseau politique tout à la fois policier et mafieux ». Vladimir Poutine a « rebâti le vaisseau de l’État russe sur la quille du FSB », créant un régime où « les services de sécurité ont été un formidable instrument pour concentrer le pouvoir ».
Le pouvoir russe repose sur un réseau d’anciens du KGB-FSB et de proches de Poutine. Ce système résulte de « l’imbrication et la fusion de deux réseaux mafieux » : celui des services de sécurité (siloviki) et celui des oligarques économiques des années 1990. L’innovation poutinienne consiste à avoir fait du contre-espionnage non pas un simple outil de pouvoir, mais l’essence même du régime.
Rosat examine aussi la « flexibilité de l’idéologie » comme « condition de l’inventivité totalitaire ». Contrairement aux idées reçues, les régimes totalitaires du XXIe siècle prospèrent grâce à leur capacité d’adaptation idéologique.
Xi Jinping présente l’histoire de son parti comme « une succession de mues idéologiques ». Cette « labilité de l’idéologie » s’incarne dans la figure de Wang Huning, qui a « élaboré personnellement les doctrines successives » de trois dirigeants chinois. Un seul homme peut ainsi servir des orientations contradictoires, prouvant que l’idéologie n’est qu’un instrument au service du pouvoir.
Le cas russe illustre cette capacité d’innovation. Poutine a dû « inventer une nouvelle idéologie totalitaire pour la Russie ». Il lui aura fallu « une vingtaine d’années pour fabriquer son idéologie du “monde russe”, puis l’imposer à tout son peuple ». Entouré d’une « nuée de speechwriters », il puise dans un réservoir d’auteurs aux orientations « antagonistes ».
Rosat développe une critique de la conception arendtienne du totalitarisme. Contre Arendt qui voit les dirigeants comme prisonniers de leur « logique idéologique », Orwell démontre que « les dirigeants totalitaires n’ont jamais été soumis à leurs propres idéologies. Ils en ont toujours été les créateurs ou les transformateurs ». Cela est encore plus vrai pour les totalitarismes de seconde génération.
Cette approche syncrétique prouve que « l’idéologie n’a pas d’autre fin que de servir le pouvoir ». Elle peut être remaniée selon les besoins. Cette flexibilité constitue la force du totalitarisme moderne.
Point crucial, Rosat insiste sur la nature moderne du totalitarisme poutinien. Qualifier Poutine seulement de « contramote » [celui qui est tourné vers le passé, NDLR] peut constituer un piège conceptuel. Certes, le régime cultive la nostalgie impériale, mais cette analyse masque l’essentiel. Le « retour à l’URSS » invoqué par Poutine n’a de sens que comme tremplin vers une autre modernité, spécifiquement totalitaire.
La formule poutinienne – « celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de cœur ; celui qui souhaite sa restauration n’a pas de tête » – illustre la « flexibilité idéologique » nécessaire à ce mouvement. La référence au « cœur » instrumentalise la nostalgie brejnévienne comme outil de mobilisation. Poutine opère un « contrôle de la réalité » concernant l’héritage stalinien. Il n’en garde que certains aspects utilisables : lutte contre le nazisme, industrialisation, puissance géopolitique. Il évacue simultanément les éléments compromettants : la terreur, le pacte germano-soviétique, les famines organisées. Cette sélectivité révèle la maîtrise poutinienne de ce que Rosat nomme la « mutabilité du passé ».
Loin d’une restauration, Poutine invente une « modernité totalitaire alternative » qui emprunte sélectivement au passé soviétique pour légitimer un projet futuriste de domination. Les armes hypersoniques, les cyber-opérations, les techniques de désinformation numérique révèlent un régime profondément moderne dans ses moyens. Derrière les références à la « Sainte Russie » se cache un projet adapté au XXIe siècle dans une voie alternative aux démocraties.
L’innovation d’Orwell réside dans sa compréhension du « contrôle de la réalité » comme « fabrique permanente de faits alternatifs ». Cette analyse distingue les mécanismes totalitaires de notre ère de « post-vérité » :
Dans les démocraties, les faits alternatifs des conspirationnistes sont légion pour chaque fait réel, créant un « océan de doutes » qui détruit la vérité par confusion.
Dans les univers totalitaires, « à chaque fait réel n’est opposé qu’un seul fait alternatif, et tous doivent le croire » – une certitude absolue, modifiable selon les besoins du Parti.
La guerre en Ukraine illustre cette sophistication : la propagande russe peut faire coexister plusieurs contre-vérités alternatives pour désorienter les audiences occidentales. Cette hybridation entre logique totalitaire interne et stratégie de confusion externe démontre l’adaptabilité des « prêtres du pouvoir » contemporains. Plus encore, ce conflit incarne parfaitement la « doctrine de la mutabilité du passé » : les justifications changent constamment (dénazification, démilitarisation, protection des russophones, lutte contre l’OTAN), mais chaque version est présentée comme la vérité incontestable.
En ne voyant que la dimension nostalgique et autoritaire du régime, susceptible de ce fait d’accepter des compromis, l’Occident a manqué l’émergence d’un totalitarisme « de seconde génération ». Cette méprise explique pourquoi la guerre en Ukraine revêt un caractère existentiel pour toutes les parties.
Pour l’Ukraine, qui défend sa liberté et son existence, comme pour l’Europe, qui voit remis en cause l’ordre démocratique continental, l’enjeu est civilisationnel. Mais cette guerre est tout aussi existentielle pour Poutine et ses siloviki : ils défendent non seulement leurs privilèges, mais l’essence même de leur système totalitaire. Car comme l’a démontré Orwell, un régime fondé sur le « pouvoir pour le pouvoir » ne peut survivre qu’en expansion permanente ou périr dans la stagnation.
Alors que les concepts politiques traditionnels s’avèrent impuissants à saisir la nature de ces régimes, la fiction orwellienne offre une grille de lecture d’une troublante actualité. Les « guerres sans fin », le « pouvoir pour le pouvoir », les « prêtres du pouvoir », la « novlangue » : autant de concepts forgés dans le laboratoire de 1984 qui éclairent notre présent.
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