Jaume Renyer

per l'esquerra de la llibertat

8 d'octubre de 2021
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L’antisemitisme, un racisme com els altres ?

Seguint el fil de l’apunt precedent d’avui mateix sobre la controvèrsia sobre la definició d’antisemtisme al món jueu, hi ha una variant introduïda pel soci de govern de l’actual primer ministre Naftali Bennett, el liberal Yair Lapid, segons el qual l’antisemitisme seria un racisme com els que tenen a d’altres pobles com a víctimes. Aqueix no és un debat d’ara, el jueus bolxevics creien que acabant amb els nacionalismes -també el sionisme jueu- el comunisme internacional en seria la solució definitiva-. Ahir, un dels redactors més destacats de The Times of Israel, Haviv Rettig Gur, hi diu la seva amb un article brillant: “Un débat sur l’antisémitisme qui va au cœur de la vision sioniste. Dans la rixe qui entoure le discours de Yair Lapid sur la place de l’antisémitisme dans la famille des haines, un jugement inavoué sur les attentes sionistes et une réalité amère”.

“Le 14 juillet, le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid a suggéré dans un discours que l’antisémitisme n’était pas aussi particulier que peuvent le croire de nombreux Juifs mais qu’il serait un fanatisme – parmi de nombreux autres – inscrit dans la mosaïque riche et variée des haines humaines.

L’antisémitisme, a-t-il déclaré lors de la Conférence globale de la lutte contre l’antisémitisme à Jérusalem, « existe partout… les antisémites ne se trouvaient pas seulement dans le ghetto de Budapest » où son père, survivant de la Shoah, avait passé sa jeunesse. « Les antisémites étaient ces marchands d’esclaves qui jetaient par dessus-bord, dans l’océan, des esclaves enchaînés. Les antisémites étaient les membres de la tribu Hutu, au Rwanda, qui assassinaient les membres de la tribu Tutsi, » a-t-il affirmé.

« Les antisémites sont ces extrémistes musulmans qui ont tué 20 millions de leurs coreligionnaires au cours de la dernière décennie. Les antisémites sont l’État islamique et Boko Haram. Les antisémites sont ces gens qui frappent à mort les jeunes membres de la communauté LGBT », a-t-il ajouté.

En définitive, a poursuivi Lapid, « les antisémites, ce sont tous ceux qui persécutent des individus non pas pour ce qu’ils ont fait mais pour ce qu’ils sont, pour leur naissance… L’antisémitisme n’est pas le prénom de la haine, c’est son nom de famille ; il désigne tous ces gens consumés par la haine à tel point qu’ils veulent assassiner, détruire, persécuter et interdire l’altérité simplement parce que l’altérité induit la différence ».

S’il a affirmé que la Shoah avait été unique dans l’Histoire humaine, « l’antisémitisme moderne, celui avec lequel nous sommes aux prises aujourd’hui, existe partout. Et nous avons besoin d’alliés pour le combattre ».

Ses propos ont entraîné une volée de critiques et des accrochages féroces entre politiciens de la gauche et de la droite israélienne dans les médias du pays.

La droite, avec à sa tête le chef de l’opposition Benjamin Netanyahu, a fustigé les propos de Lapid qu’elle a qualifiés de « scandaleux et irresponsables ». Le ministre des Affaires étrangères et Premier ministre d’alternance a été accusé de « dénaturer l’Histoire » et de «vider de toute substance le concept d’antisémitisme».

« Tandis que l’antisémitisme, la haine des Juifs, entre dans le cadre du phénomène général chez l’être humain de la haine d’autrui », a expliqué Netanyahu en réponse, « il est différent de toutes les autres haines en intensité, en raison de sa durée à travers les âges et à cause de son idéologie meurtrière – cette idéologie meurtrière mûrie pendant des générations et qui a ouvert la voie à l’extermination des Juifs».

En déclarant que l’antisémitisme « n’est pas seulement la haine des Juifs mais la haine des individus plus généralement », la déclaration de Lapid « marginalise ce caractère unique de la haine anti-juive dans l’Histoire et l’ampleur de la tragédie de la Shoah qui a détruit un tiers de notre peuple ».

Et alors que la polémique s’est amplifiée le long des lignes partisanes, les deux hommes se sont mutuellement accusés de nuire profondément à la cause de la lutte contre l’antisémitisme.

« Si c’est ainsi que parle le ministre des Affaires étrangères », a mis en garde Netanyahu, « comment l’État d’Israël pourra-t-il continuer à demander aux autres nations de continuer à investir des efforts particuliers dans la protection des communautés juives de l’étranger ? »

Qualifiant ses critiques « de membres de l’extrême-droite », Lapid, à son tour, a mis en cause ces derniers – disant que ses détracteurs « veulent non seulement détruire la société israélienne, mais ils veulent aussi aider les antisémites » en « inondant les réseaux sociaux d’extraits décontextualisés du discours » pour « gagner quelques points politiques ».

Exploiter l’antisémitisme à des fins politiques

Ce conflit est typique des prises de bec politiques dans le pays. Il est clair qu’un lecteur attentif des articles qui ont été publiés sur le sujet par les médias israéliens, ces derniers jours – Israel Hayom éreintant Lapid de manière répétée, Haaretz prenant sa défense de façon toute aussi obstinée – est plus à même aujourd’hui de tirer des leçons sur le dégoût que s’inspirent réciproquement les deux camps politiques que d’élargir sa connaissance de l’antisémitisme en lui-même.

Quels sont précisément les griefs exprimés à l’encontre de Lapid ?

Netanyahu a accusé Lapid de « minimiser l’ampleur de la tragédie de la Shoah » et pourtant, Lapid a déclaré sans ambages qu’il « n’y a jamais rien eu de similaire à la Shoah dans toutes les annales de l’Histoire de l’humanité ». En fait, son discours a commencé avec l’histoire de son père Tommy qui, à treize ans, avait fait sa bar-mitzvah dans les conditions de vie terrifiantes du ghetto de Budapest, en 1944. A ce moment-là, a-t-il ajouté dans son allocution, le père de Tommy – son propre grand-père – « était déjà mort dans les chambres à gaz du camp de concentration de Mauthausen ».

Et Netanyahu lui-même, alors qu’il fustigeait Lapid qui s’était rendu coupable, selon lui, de généralisations sur la haine antijuive, a alors reconnu que cette dernière faisait partie « du phénomène général chez l’humain de la haine des autres ».

Lapid a placé avec insistance l’antisémitisme au sommet de la hiérarchie de la haine – son « nom de famille » – et indiqué que la haine exprimée pendant la Shoah avait été son « extrême limite », avec une envergure qui n’avait jamais été connue ou perpétrée par des êtres humains.

L’antisémitisme, a même suggéré Lapid, avait été la girouette indiquant le sens du vent, la direction qui était alors empruntée par l’esprit du temps. Cela commence par les Juifs, a-t-il averti – et « nous nous devons de dire à nos alliés que l’antisémitisme ne s’arrête jamais aux Juifs seulement ».

Alors où Lapid a-t-il eu tort et pourquoi ses critiques n’ont-ils pas paru en mesure de dire de manière claire et précise où a été son erreur ? Avons-nous assisté à un simple jeu de politique politicienne entre deux rivaux ou à un débat plus sérieux ?

L’antisémitisme est-il, comme le pensent de nombreux Israéliens, profondément unique parmi toutes les haines humaines ou est-il simplement un variant particulièrement grave du même phénomène de base ?

« Si les Juifs n’existaient pas, l’antisémite les inventerait », avait écrit le philosophe français Jean-Paul Sartre dans un essai amer écrit dans le sillage de la libération de Paris, en 1944, alors que les fours d’Auschwitz fumaient encore dans l’Est de l’Europe. Les intellectuels européens, en particulier les intellectuels de gauche, étaient encore à ce moment-là pied d’œuvre pour tenter de comprendre la puissance de cette haine anti-juive.

Les Juifs d’Europe ne revendiquaient pas les terres de leurs voisins, comme cela pouvait être le cas des nations. Ils n’avaient commis aucun crime identifiable, certainement pas en tant que groupe – et pourtant personne ne pouvait plus douter de ce que la haine à leur encontre s’était exprimée avec une passion allant bien au-delà du simple préjugé.

Dans son essai, Réflexions sur la question juive, Sartre décrit l’antisémitisme comme un phénomène plus vaste que ce qui peut relever habituellement du fanatisme humain. L’antisémitisme est, suggère-t-il, une rébellion contre le rationalisme. L’antisémite, écrit-il, ne hait pas les Juifs parce qu’il aurait eu une mauvaise expérience avec des Juifs de chair et de sang mais parce qu’il utilise une « idée » préexistante du Juif comme prisme lui permettant d’ordonner son monde troublé.

C’est un mécanisme d’échappatoire. L’antisémite est un lâche, effrayé « par lui-même, par sa propre conscience, par sa propre liberté, par ses instincts, par ses responsabilités, par la solitude [comme Sartre l’affirme ailleurs, personne ne hait seul], par la société, par le monde – par tout, sauf par les Juifs».

L’antisémitisme est donc une libération psychique de la conscience de l’individu, une rébellion contre le fardeau du rationalisme.

Comme l’avait écrit le critique littéraire George Steiner qui s’efforçait de percer le « mystère noir » de la Shoah, cette dernière a eu une « intention philosophique » qui n’avait jamais été constatée dans les autres génocides. Les nazis haïssaient de nombreux pans de la population dans leur hiérarchie établie d’infériorité. Mais ils vouaient aux Juifs une haine plus forte que toutes les autres, et aucun autre projet d’extermination ne devait recueillir autant d’attention et de ressources que le génocide des Juifs. Leur destruction avait été une finalité déterminante du régime.

Aucune évaluation honnête du phénomène, avaient affirmé ces intellectuels, ne peut démentir ce statut particulier et étrange du Juif dans la psyché européenne.

Ainsi donc, l’idée que l’antisémitisme avait un statut séparé des autres haines n’a pas fait son apparition dans la droite sioniste ou dans les revendications des leaders politiques israéliens. Des penseurs de gauche, Juifs et non-Juifs, ont été les défenseurs les plus fervents de cette idée que l’antisémitisme n’épouse pas les contours normaux du fanatisme – et qu’il ne peut pas s’expliquer par les interprétations sociologiques traditionnelles du préjugé.

La vision sioniste

Le sionisme a toujours été une théorie allant bien au-delà de l’expérience des seuls Juifs. Les sionistes affirmaient que les nouvelles identités nationales européennes, que les nouvelles sociétés de masse construites sur les feux de l’industrialisation et de l’urbanisation étaient une menace pour toutes les minorités, pour tous les étrangers, pour tous ceux dont l’identité liminale pouvait être à fois « Allemande » ou « Polonaise » et également simultanément autre chose et pour tous ceux qui mettaient en doute le caractère immuable de ces étiquettes.

Le sionisme est venu sous différentes formes – marxisme révolutionnaire ou capitalisme libéral. Mais tous ces mouvements ont partagé un élan basique : l’idée que les Juifs devaient être libérés de leur altérité en devenant une nation comme toutes les autres. Les Juifs avaient vécu au travers des âges « au-delà de l’Histoire », au-delà de l’existence des tribus et des nations – tel que ces concepts sont compris par le reste du monde.

Les sionistes avaient reconnu la puissance étrange de l’antisémitisme, mais ils avaient estimé que la haine anti-juive trouvait son origine dans la situation particulière des Juifs au sein des sociétés dans lesquelles ils évoluaient. La normalisation des Juifs mettrait un terme – ou « normaliserait » au moins – l’antisémitisme, le transformant en le faisant passer d’un rejet susceptible de mobiliser toute une société en simple préjugé banal. La nation juive et l’indépendance permettraient de faire disparaître l’obsession du Juif dans le monde.

Pour le sionisme classique, c’était quelque chose au sujet du Juif qui était la cause de l’antisémitisme et régler ce quelque chose permettrait de le guérir.

Dans son discours, Lapid a rejeté cette idée. Tout en reprenant l’idée sioniste que l’antisémitisme n’est pas une force mystique mais plutôt un phénomène sociologique diagnosticable et soignable, il a insisté sur le fait que le médicament ne serait pas un éventuel changement de comportement des Juifs.

Il y a aussi la friction sur la nouvelle querelle entre la gauche et la droite concernant l’antisémitisme. Derrière cet affrontement superficiel se trouve un changement subtil – mais profond – dans la façon dont les Juifs israéliens appréhendent l’antisémitisme. Et dans le débat qui nous occupe, d’une certaine manière, un sioniste a accepté la possibilité que le Juif ne soit pas, en fin de compte, le sujet au cœur de l’antisémitisme.

« Cela fait trop longtemps que nous sommes sur la défensive », a noté Lapid dans une partie de son allocution qui a été ignorée par ses critiques. « Nous avons pensé depuis trop longtemps que nous devions dire la vérité sur les Juifs, pour que les antisémites cessent de nous haïr. Je veux suggérer la possibilité contraire : Il est temps que nous commencions à dire la vérité sur les antisémites ».

En déplaçant le centre de l’attention de la victime juive et en le plaçant sur l’antisémite, Lapid a été en mesure de faire cause commune avec d’autres victimes et avec d’autres idéologies anti-fanatisme.

« L’antisémitisme est un racisme alors parlons à tous ceux qui s’opposent au racisme », a-t-il expliqué. « L’antisémitisme est un extrémisme alors coopérons avec tous ceux qui ont peur de l’extrémisme. L’antisémitisme est la haine de l’étranger alors mobilisons autour de nous tous ceux qui ont été des étrangers et disons-leur : ‘C’est aussi votre guerre’. Si vous ne nous aidez pas aujourd’hui dans la bataille contre l’antisémitisme, quelqu’un pourrait bien un jour regarder votre enfant et se dire : ‘Je le hais et je veux qu’il meure’. »

Son argument, cette nouvelle idée qu’il avait pensé mettre sur la table mais qui n’a pas été entendue dans cet échange, a été une sorte de révolte contre l’ancienne mise en avant sioniste du Juif. Il a reflété l’insistance de Sartre sur le fait que l’explication de l’antisémitisme se trouvait dans la psyché troublée de l’antisémite et non dans le Juif honni.

Toutefois unique

Et que dire de l’argument de Netanyahu ? Qu’a-t-il voulu transmettre en évoquant le « caractère unique de la haine des Juifs « ? De quelle substance spécifique Lapid a-t-il vidé « le concept d’antisémitisme » ? Y a-t-il un argument irréfutable, non dans la gauche française de l’après-guerre de Sartre mais du côté de la droite israélienne actuelle, qui prouverait que l’antisémitisme est authentiquement et intrinsèquement unique à travers toutes les haines ?

Le terme qui est devenu aujourd’hui le synonyme de la haine anti-juive avait été utilisé par Wilhelm Marr, nationaliste allemand du 19e siècle qui avait signé des traités s’opposant à la vague croissante de libéralisation et de démocratie qui balayait le continent. La démocratie, avait-il averti, était une conspiration juive visant à « conquérir l’Allemagne de l’intérieur ».

Cela avait été un détournement habile, puissant et sophistiqué des anxiétés nourries par les conservateurs au sujet de phénomènes plus larges qui traversaient la société allemande – un détournement vers une minorité qui se trouvait à ce moment-là dans l’incapacité de riposter.

Comme l’avait écrit Wisse dans un essai de 2017, cette révision complotiste des événements de la part de Marr et d’autres personnalités du camp allemand conservateur contre le bouc-émissaire juif avait « l’avantage de la clarté – les Juifs étaient un coupable clair et ils étaient une cible pour une politique de doléance et de reproche. Une seule explication permettait ainsi de répondre à une multitude d’insatisfactions ».

Les Juifs sont une cible parfaite pour de tels tours de passe-passe politique, explique Wisse au Times of Israel. « Les Juifs sont un tout petit peuple avec une image qui est démesurément exagérée, une image qui est largement négative dans la vie du christianisme et dans la vie de l’islam. Et c’est ainsi qu’il y a eu un phénomène de résonance cumulative. Vous dites ‘Les Juifs’ à des gens qui ne savent rien des Juifs et qui n’ont jamais entendu parler d’eux, et une fois que vous leur avez fait part de toutes ces attributions démoniaques, l’antisémitisme est déjà là. Si vous êtes politicien ou leader, vous disposez là d’un outil pratique. Dans un sens, les Juifs ont été pratiques », continue-t-elle.

Les Juifs sont devenus des substituts permettant de rediriger les craintes et les anxiétés nourries par des camps politiques en concurrence dans un monde évoluant rapidement, d’abord en Europe et ensuite dans les mondes arabes et musulmans. Ils sont devenus un vocable permettant de détourner l’attention des populations de leurs hauts-responsables en difficulté.

L’antisémitisme, en d’autres mots, n’est rien de moins que « l’organisation des politiques contre les Juifs ».

Ce qui était un piège parfait. Les Juifs n’étaient pas en mesure de résoudre les problèmes dont ils étaient soi-disant responsables et ils ne pouvaient pas échapper aux reproches – et ainsi, « l’attribution erronée de cette responsabilité avait empêché l’amélioration des difficultés réelles du pays », avait-elle écrit alors. « L’antisémitisme avait ensuite entraîné une insatisfaction et une frustration croissantes. Attisé jusqu’à sombrer dans la violence, le public avait agressé les Juifs mais les violences n’avaient pas pu non plus entraîner une véritable satisfaction – dans la mesure où les Juifs n’étaient pas, en fait, à l’origine du malaise. Fatal à long-terme, séduisant à court-terme, l’antisémitisme avait été une forme de tour de prestidigitation politique, détournant l’attention des responsables de l’exercice du pouvoir vers les usurpateurs présumés du même pouvoir. Plus l’attention avait été tournée vers les Juifs, moins l’exercice de l’appropriation du pouvoir par les manipulateurs avait été perceptible ».

Il est difficile de ne pas se retrouver dans la vision sioniste initiale de l’antisémitisme, confie Ruth Wisse, historienne spécialisée en histoire yiddish et en histoire juive à l’université de Harvard aujourd’hui à la retraite, au Times of Israel au cours d’un entretien. Mais cette vision fait fausse route.

« L’approche du sionisme était très saine. Le problème, c’est qu’ils n’ont pas réalisé – personne ne veut le réaliser et on peut comprendre pourquoi les Juifs se refusent à accepter cette idée, en particulier des Juifs d’un certain type, et personne ne devrait d’ailleurs accepter cette idée – que l’antisémitisme est quelque chose d’absolument unique qui n’a rien à voir avec les Juifs », explique Wisse.

« Si vous tentez de généraliser, vous vous trompez. Parce que l’antisémitisme n’a rien à voir avec la haine en tant que telle », précise-t-elle.

Gauche et droite

Quand les suprématistes blancs avaient marché à Charlottesville en 2017 en hurlant « les Juifs ne nous remplaceront pas », ils avaient déployé le même mécanisme : Écarter leurs anxiétés réelles et leurs craintes en les redirigeant de manière erronée contre un pouvoir juif néfaste.

Pour les conservateurs européens du 19e siècle, les Juifs étaient des agitateurs communistes ou des partisans de la libéralisation aussi indésirables les uns que les autres. Mais ils n’avaient pas été davantage en sécurité dans la sphère soviétique du 20e siècle où ils étaient rapidement devenus la cible favorite du régime.

Là où les conservateurs haïssaient le « cosmopolitanisme » des Juifs, les communistes les dépeignaient comme des avant-gardistes du capitalisme, des réactionnaires nationalistes qui, par leur attachement à ce qui faisait très précisément leur distinction, faisaient peser une menace sur la révolution progressiste mondiale.

Rétrospectivement, il pourrait nous sembler stupéfiant que le sionisme ait pu penser que la solution ait été de changer les Juifs. L’antisémitisme, alors et maintenant, était simplement trop utile pour être abandonné sous prétexte que les Juifs de l’hémisphère oriental s’étaient réorganisés par la grâce d’un État-nation.

L’opposition stridente à l’existence d’Israël dans la gauche idéologique trouve ses racines intellectuelles dans cet antisémitisme soviétique. Dans le discours soviétique, le peuple Juif représentait une menace très spécifique : un recul du projet progressiste face au vieux nationalisme que le communisme (ou plus exactement l’impérialisme soviétique) cherchait très précisément à éradiquer. L’URSS avait livré de nombreux efforts pour effacer le caractère distinctif des Juifs, persécutant et tuant systématiquement l’élite culturelle juive et plaçant dans l’illégalité l’étude de l’hébreu.

Cela a été dans l’idéologie soviétique et dans sa réponse au non-conformisme juif que l’antisémitisme est devenu antisioniste – Israël était la quintessence de cette spécificité que les Soviétiques cherchaient à éradiquer. Cet entrelacement, chez les Soviétiques, d’antisémitisme et d’antisionisme a balayé le monde arabe, au point de devenir un paradigme dominant de la politique arabe pendant des générations.

Au mois de mars 1945, alors qu’Adolf Hitler se cachait dans son bunker de Berlin, attendant l’avancée des Soviétiques sur la ville, les leaders arabes s’étaient réunis au Caire pour déclarer la fondation de la Ligue arabe. « Elle s’est organisée autour d’une idée principale : Etre anti-Israël, prévenir la création de l’État d’Israël puis, après 1948, faire la guerre à l’État d’Israël », commente Wisse.

Résister à Israël n’avait pas été l’une des politiques mises en œuvre par la Ligue arabe – cela avait été sa raison d’être, le principe organisateur de la politique panarabe à partir du jour même de sa création.

« Pourquoi ont-ils eu besoin de faire ça ? Ils auraient pu s’organiser en 1945 contre de nombreuses autres choses. C’était une époque formidable pour les Arabes. Tous leurs seigneurs impériaux avaient été impliqués dans cette guerre dévastatrice. La Grande-Bretagne se retirait en rampant. D’une manière absolument soudaine, le monde arabe tout entier était libre. Ils auraient pu faire ce qu’ils voulaient », continue Wisse.

« Mais ils n’ont pas pu le faire parce que leurs leaders s’inquiétaient de la démocratie, de la modernisation. La chose la plus commode à faire était donc d’organiser la politique contre l’émergence de l’État d’Israël. Ils ont utilisé l’opposition à Israël comme élément d’unification de tous ces pays politiquement dysfonctionnels et disparates. »

« Plus vous êtes dysfonctionnel, plus il est commode de pointer du doigt Israël, de faire d’Israël la cible, de faire d’Israël et des Juifs » – et non des problèmes ou des défaillances intérieures à un pays – « LE sujet ».

Il n’est pas difficile de remarquer le parallèle entre l’argument qui avait été avancé à Charlottesville que les Juifs, à travers quelque sorte d’ordre politique secret, étaient à l’origine des problèmes rencontrés par l’Amérique et les affirmations faites par certains progressistes – dans le contexte de l’éveil racial qui secoue en ce moment les États-Unis – qu’Israël, par le biais de quelque ordre politique similaire dissimulé, serait responsable de ses maladies raciales. Qu’est-ce qui explique le lien établi dans la gauche progressiste, ces dernières années, entre des visites occasionnelles de délégations de la police en Israël et les brutalités policières américaines et la militarisation ? L’existence de programmes d’échange entre les départements des polices du monde entier est considéré comme étant une preuve suffisante que sans l’influence néfaste d’Israël, l’Amérique aurait été épargnée de certaines de ses effusions de sang et de ses souffrances raciales les plus récentes.

Le résultat est clair et le problème doit être dit franchement dans un discours qui reste enclin à la politisation. La critique d’Israël n’est pas de l’antisémitisme. Même une détestation émotionnelle d’Israël – comme on peut avoir une répugnance à l’égard d’un pays pour une raison irrationnelle, même la plus superficielle – n’est pas de l’antisémitisme. C’est la même chose pour les Juifs. L’antisémitisme, au moins sous sa forme unique, n’est pas simplement une aversion. Ce n’est même pas, comme l’avait suggéré l’économiste et théoricien Thomas Sowell, la discrimination active dont les Juifs ont fait l’objet en raison de leur statut de « minorité intermédiaire » au sein de la société américaine au cours des premières décennies de leur acculturation. De nombreux autres ont dû faire face à ce type de préjugé pendant toute l’Histoire humaine.

L’antisémitisme est quelque chose d’autre, quelque chose d’apparemment unique aux Juifs : C’est le rôle que les Juifs sont dans l’obligation de jouer dans l’imagination politique des non-Juifs, en tant qu’incarnation et explication de leurs craintes les plus profondes et de leurs pathologies sociales les plus frustrantes. Ce n’est pas l’idée qu’Israël se comporte mal – c’est l’idée qu’Israël, dans une sorte d’ordonnance profonde des affaires du monde, est ce qui ne va pas dans le monde. C’est cet outil politique qui avait amené Adolf Hitler à dire au Reichstag, au mois de janvier 1939, que si une guerre mondiale devait arriver, les Juifs en seraient d’une manière ou d’une autre à l’origine : « Si les financiers juifs internationaux, en Europe et au-delà, réussissent à plonger une fois encore les nations dans une guerre mondiale, alors le résultat n’en sera pas la bolchévisation de la Terre et la victoire des Juifs, mais l’annihilation de la race juive en Europe ! »

Aucun autre peuple, aucun autre pays n’endosse un rôle similaire de coupable tout trouvé pour des malaises qu’ils n’ont pas pu causer. Mais ce rôle fantasmé qui est attribué aux Juifs transcende pourtant les divisions politiques et culturelles, en partant des responsables politiques en Malaisie jusqu’aux groupes activistes américains, en passant de l’URSS de Staline et par l’Algérie contemporaine.

« Les Israéliens ne comprennent pas l’antisémitisme »

Lapid a cherché, la semaine dernière, à remettre en cause la conception sioniste classique de l’antisémitisme et son appel à changer les Juifs, et à reconnaître que le Juif est finalement profondément sans importance dans l’antisémitisme dans la mesure où il est l’objet fantasmé autour duquel s’organise l’antisémitisme – en clair, il est sa cible et non sa cause.

Et pourtant, Lapid n’a pas clairement offert d’explication sur la raison pour laquelle le Juif joue ce rôle, sur l’origine de l’antisémitisme ou sur ce qui distingue la haine anti-juive des autres.

Netanyahu – en partie pour des raisons de manœuvres politiques – a blâmé Lapid, mais, au passage, il a manqué ce qui était au cœur de l’allocution du ministre des Affaires étrangères et il n’a pas été capable de dire clairement là où Lapid avait pu avoir tort.

Le débat, parmi les Israéliens, a été animé et pourtant futile, la semaine dernière. Ce n’est pas un hasard. Les Israéliens, a plaisanté un écrivain juif américain en évoquant la controverse, « ne comprennent pas vraiment l’antisémitisme».

« Les sionistes n’auraient jamais pu anticiper » que l’antisémitisme ne disparaîtrait pas avec la fondation d’Israël, note Wisse. Et peut-être est-ce une bonne chose.

« S’ils avaient su, qu’auraient-ils fait ? Cela aurait été trop désespérant. Faire tout ce travail, et ne pas pouvoir résoudre la principale problématique – l’organisation de la politique contre les Juifs ».

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