Ahir, Tribune Juive publicava arran del débat choc entre Pierre Lurçat et Alain Finkielkraut diffusé sur Youtube, un escrit d’Elie B. Duran “que exprime sa déception face aux prises de positions de Finkielkraut depuis le début de la Guerre. L’autora de la rèplica al filòsof jueu francès és la mare de “Yossef Avner Duran Hy’d, combattant des commandos marins, tombé dans la Bande de Gaza le 16 décembre 2023 à l’âge de 26 ans.”
La première fois que je l’ai entendu — avec cette voix si reconnaissable, à la fois traînante et péremptoire — critiquer les “jusqu’à-boutistes du gouvernement israélien”, j’ai cru à une fatigue passagère. Une inflexion malheureuse. Un moment de flottement dans une pensée pourtant réputée pour son exigence.
J’étais déçu. Non par désaccord politique — qui m’importe peu — mais par ce ton, cet aplomb, ce manque d’examen dans ce qui s’apparentait, pour tout dire, à un relais de propagande antisioniste, dans sa forme la plus primaire. Un vieux fond de critique européenne, drapé dans le vocabulaire des droits, des valeurs, du messianisme universel. Le tout, servi sur un plateau par des héritiers d’un monde où l’on disserte à l’ombre des révolutions sans jamais les vivre.
Mais voilà que l’homme persiste. Qu’il creuse. Qu’il s’enfonce. Et ce n’est plus seulement la déception qui me prend, mais un sentiment plus âpre : celui de voir un penseur usé par son propre discours. Un philosophe vidé de substance, tournant autour de son ombre de Saint-Germain-des-Prés à la Place d’Italie comme si le monde juif, réel, charnel, dangereux, historique — celui des terrasses de Judée, des abris anti-missiles, des deuils non digérés — n’avait pour lui aucune prise.
Il dit qu’il est “attaché à Israël”. Mais que reste-t-il de cet attachement ? Une forme d’émotion muséale, un reliquaire de Shoah transmis avec componction. Israël, chez lui, reste un mot, une projection, un décor d’archives — et non un lieu, un peuple, une lutte. Ceux qui sont véritablement attachés à Israël y vivent, s’y enracinent, s’y exposent. Ils ne laissent pas au confort de la distance le soin de juger ceux qui, ici, prennent les coups — et parfois les balles.
Il ne voit pas — ou feint de ne pas voir — que ce qu’il appelle avec hauteur des “excès” ou des “dérives jusqu’à-boutistes”, ce sont souvent les gestes de ceux qui défendent les vivants au bord de l’effondrement. Il confond l’analyse avec la posture, l’objectivité avec le repli sceptique, la critique avec le confort de ne rien faire.
Et que dire de ces militaires auxquels il fait appel comme garants de la sagesse, comme si un parcours dans Tsahal suffisait à donner l’auréole de l’équité ? Il ne dit pas que ceux-là — les Yaïr Golan, les anciens généraux de plateaux télé — ont pour la plupart quitté l’uniforme pour la politique, où leur parole devient non plus l’écho d’une nécessité stratégique, mais d’une ambition électorale. Il cite des témoignages de troisième main, alignés comme des arguments d’autorité, toujours dans un seul sens, le sien. C’est commode : ça évite de penser.
Qu’il vienne alors écouter les témoignages de ceux qui ont réellement vu. Ceux des enfants de mes amis. Ceux des frères d’armes de mon fils. Ceux-là peuvent lui raconter comment ils ont tiré son corps en sang, criblé d’un mur piégé par des civils soi-disant innocents. Civils, oui, mais armés. Innocents, non. Qu’il vienne entendre, et ensuite seulement, qu’il parle.
Le plus grave n’est pas qu’il se trompe. C’est qu’il donne des armes. Par ses critiques mal informées, par ses comparaisons erronées, par sa lecture erratique de l’histoire juive, il fournit à ceux qui veulent notre chute des arguments qu’ils ne méritent pas. À trop vouloir “penser contre soi-même”, il en oublie qu’il n’est pas seul en jeu, mais un peuple, une mémoire, une souveraineté constamment menacée.
Il y a dans ses propos une étrange révérence pour les grands principes universalistes, mêlée d’une indifférence quasi coloniale pour les réalités concrètes de notre existence juive. Comme si l’on ne pouvait parler de messianisme que depuis le confort d’un appartement parisien ou d’un micro de France-Culture et non depuis les ruines de Sdérot ou les tranchées de Gaza.
Ce messianisme-là, pourtant, n’a jamais été désincarné. Depuis Nahmanide jusqu’à Rav Kook, depuis les kabbalistes de Safed jusqu’aux sionistes visionnaires — même agnostiques — il s’est toujours enraciné dans la terre, dans le corps, dans le Retour. Le messianisme, s’il est, ne peut se dire qu’à partir d’Israël sur sa terre, et non depuis l’exil, fût-il académique.
Ce qu’il appelle messianisme n’est qu’une abstraction. Une idée flasque. Un messianisme de salon. Un messianisme “jusqu’à-bouddhiste” — cette expression trahit à elle seule l’embarras de sa pensée. Il la tire, il la tord, il veut universaliser ce qui ne s’universalise que dans le réel. Mais il tourne en rond, il ne va pas jusqu’au bout. Il n’a plus l’énergie d’y aller.
Alors qu’il accuse certains d’être des « jusqu’à-boutistes », il ne voit pas qu’il devient, lui, un post-sioniste intégral — non pas celui qui critique, mais celui qui a oublié ce que signifie revenir. Il n’a pas trahi par haine : il a trahi par fatigue. Il ne comprend plus. Il ne veut plus comprendre. Il pense encore, mais en rond. Il brasse de l’absolu, mais n’habite plus rien.
Et quand il convoque le judaïsme, c’est un judaïsme de bibliothèque, coupé de la poussière, des enfants, des colères, des résurrections. Il évoque la Shoah, mais comme une clé du passé, jamais comme une raison d’agir dans le présent. Il ignore qu’avant même Auschwitz, il y avait déjà une sève — celle de ceux qui montèrent à Hébron, à Safed, à Tibériade, à Jérusalem, bien avant les larmes, et sans attendre la pitié du monde.
Quant à l’humanisme qu’il invoque sans cesse — et qu’il oppose au sionisme réel — il ignore que les plus farouches antisionistes sont aussi les plus férocement antihumanistes. Il défend, sans le vouloir, ceux qui ne reconnaissent ni notre droit, ni notre langue, ni notre douleur. Il plaide la mesure pour ceux qui n’en ont aucune. Il parle d’universalisme à des exclusifs. Et il confond la morale avec la reddition.
Il parle de dévoiement, mais ne voit pas que les droits de l’homme, dans leur version contemporaine, sont des dérivés éloignés du christianisme, lui-même dévoyé du judaïsme. Le christianisme comme arme, comme empire. Et s’il a perdu sa famille dans la Shoah, qu’il comprenne qu’elle est le fruit de cet éloignement, de cette trahison, de cet échec. Israël est la seule réponse. Pas morale : existentielle.
Je reste effaré, aussi, quand il critique avec une assurance désinvolte ceux dont la pensée, pourtant, l’éclaire de très haut. Lorsqu’il s’en prend à Georges Bensoussan — dont l’intégrité historique et l’attachement profond à Israël n’ont jamais cédé au confort idéologique — ou à Daniel Sibony, dont la lecture du conflit conjugue philosophie, psychanalyse et anthropologie avec une acuité rare, il ne fait que révéler son propre aveuglement. Et lorsqu’il s’en prend, d’un revers, à des figures comme le Rav Oury Cherki, qui rappelle que l’identité d’Israël ne fut jamais réductible à une religion mais toujours à une souveraineté charnelle, portée par une mémoire, une langue, une terre, il démontre qu’il ne comprend plus la nature de ce Retour. La “religion” n’est venue qu’après, comme une béquille, une ossature de survie pour un peuple privé de frontières. Ceux qu’il attaque ne l’attaquent pas : ils le dépassent. Ils parlent du fond, là où lui glisse à la surface.
Non, ce n’est pas Ben Gvir qui m’inquiète. Ce qui m’inquiète, c’est qu’un homme cultivé, issu d’un peuple qui a tant payé le prix de la lucidité, puisse aujourd’hui dire si peu, penser si faiblement, et croire qu’il éclaire quand il ne fait que brouiller. Ce n’est pas sa critique qui dérange, c’est son abandon. Il ne manque pas d’intelligence : il manque d’âme. Et cela, on ne le corrige pas avec des citations. Mais peut-être, un jour, avec un billet d’avion.”
Post Scriptum, 21 de gener del 2026.
A parer meu, Finkielkraut adopta l’actitud pròpia dels intel·lectuals progressistes occidentals d’opinar des de la superioritat moral que l’historiador Georges Bensoussan descrivia en una entrevista recent: “Les personnalités qui accusent Israël de «faillite morale» sont d’abord soucieuses de leur respectabilité sociale et médiatique”.
Comparteixo l’escrit de Pierre Lurçat abans d’ahir a Tribune Juive: Alain Finkielkraut et la victoire de la pensée magique contre Israël:
Quel rapport entre le manuel d’histoire rappelé par l’éditeur Hachette, et le dernier livre de l’académicien Alain Finkielkraut? Aucun en apparence. Et pourtant. D’un côté, l’accusation terrible portée contre les victimes du 7-Octobre d’être des « colons », et partant, de mériter leur sort…(« En octobre 2023, à la suite de la mort de plus de 1200 colons juifs lors d’une série d’attaques du Hamas, Israël décide d’envahir une grande partie de la Bande de Gaza« ). De l’autre, la vieille antienne mensongère des médias et d’une certaine gauche, y compris en Israël, sur la violence des « colons » dans les “territoires” de Judée-Samarie.
Interviewé sur son nouveau livre, Finkielkraut déclare ainsi: “je ne veux pas non plus oublier ce qui se passe aujourd’hui en Israël : les attaques quotidiennes perpétrées par les colons de Cisjordanie contre les paysans et les éleveurs palestiniens, le saccage des champs d’oliviers… Cela me bouleverse”. Le mot « colon » dans les deux cas est certes employé de manière différente. Dans le premier cas, c’est tout Israël qui est une colonie. Dans le second, seule la Judée-Samarie (rebaptisée pour l’occasion Cisjordanie) mérite ce qualificatif infâmant. Mais à la réflexion, c’est le même processus de délégitimation qui est à l’œuvre, chez l’éditeur scolaire (qui a tardivement reconnu sa faute) et chez l’intellectuel juif (qui persiste dans l’erreur depuis des lustres, comme il l’avoue lui-même en ces termes: « je radote ».
Jabotinsky avait jadis montré l’absurdité de l’attitude de ceux qui, au sein du peuple juif, prétendent négocier avec nos ennemis sur la propriété de la terre d’Israël, tout en renonçant par avance à la moitié de celle-ci. Mais le phénomène auquel on assiste aujourd’hui est encore plus grave. Car l’erreur de ceux qui prétendent créer de toutes pièces un « État palestinien » au cœur d’Israël n’est pas seulement une faille du raisonnement logique et une faute morale et politique. En réalité, les propos d’A. Finkielkraut accusant les « colons » de Judée Samarie d’exactions envers les Palestiniens ne relèvent nullement d’un raisonnement logique, comme cela ressort parfaitement de sa phrase sur la « consolation de l’innocence » (voir ci-dessous le verbatim de ses propos).
Finkielkraut, qui connaît très mal Israël aujourd’hui, se complaît dans l’évocation d’un Israël d’antan qui ressemble aux belles photos sépia de Didier Ben Loulou. Mais cette image d’Épinal ne résiste pas à l’examen des faits. Itshak Rabin, son héros, n’était pas un saint et avait lui aussi (tout comme Ben Gourion) ses facettes sombres. Quant à l’affirmation selon laquelle le gouvernement actuel représenterait les héritiers de l’assassin de Rabin, elle abaisse le débat politique au niveau du mensonge et de la calomnie les plus éhontés. L’innocence mythique d’un Israël “idéal” d’avant 1967, porté aux nues par le philosophe parisien, relève en fait d’un type de pensée archaïque. Israël n’a jamais été « innocent » au sens où l’entend Alain Finkielkraut et il n’est jamais devenu “coupable”, au sens où celui-ci dénonce les “colons” de Judée-Samarie… Tout ce discours sur la culpabilité et l’innocence consiste en définitive à faire d’une partie des Israéliens (les “colons”) des boucs émissaires, en croyant ainsi “sauver” les autres Israéliens (et les Juifs de diaspora) de la vindicte antisémite.
En débattant avec lui sur la chaîne Mosaïque, j’avais fondé le frêle espoir de faire bouger, ne serait-ce que d’un centimètre, Alain Finkielkraut de ses positions. J’ai réalisé depuis que cet espoir était vain. L’intellectuel juif français reste vissé à sa pensée magique, reposant sur l’opposition binaire entre un Israël fantasmé totalement innocent et un Israël tout aussi fantasmatique, entièrement coupable, celui des “colons” ou de Benjamin Nétanyahou (au sujet duquel Finkielkraut affirme régulièrement que “le problème d’Israël n’est pas le Hamas mais Nétanyahou”).
C’est le cœur lourd que j’assiste, comme beaucoup d’amis d’Israël, à la défaite de la pensée de l’auteur du Juif imaginaire et de la Réprobation d’Israël. Au-delà de l’aspect personnel et anecdotique, il y a là un phénomène grave : celui d’intellectuels juifs qui font défection alors qu’Israël combat pour sa survie. Ceux qui joignent leurs voix, fut-ce à contrecœur ou “le cœur lourd”, à celles des ennemis d’Israël en cette heure critique participent eux aussi à la victoire de la pensée magique et à la vague planétaire de détestation d’Israël.
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