La noció d’autoritat en el pensament jueu

Daniel Sibony, escriptor i psicoanalista jueu de ciutadania francesa esmentat anteriorment en aqueix bloc, publica avui aqueixa reflexió sobre la nació d’autoritat en el pensament jueu contemporani aplicable arreu. La seva és una de les contribucions al número 8, corresponent al juny d’enguany, de la revista L’éclaireur, dedicat a revisar la noció jueva d’autoritat, amb un dossier titulat “Ni brutes, ni soumis”:

L’autorité de quelqu’un tient au fait qu’on transfère sur lui une certaine valeur, parce qu’il a du pouvoir, de l’argent en quantité, des compétences reconnues, des qualités humaines rares, comme la capacité de dire une parole qui dénoue la détresse. Ou parce qu’il a une aura personnelle qui ne convoque aucun de ces attributs mais qui tient à ce que sa présence rayonne, témoignant de ses rapports étroits avec des forces spirituelles ou symboliques peu banales.

L’autorité repose donc sur une certaine supposition. Et si, par sa conduite personnelle, cet homme vient à démentir ce qu’on lui suppose, il perd de son autorité. Mais si le groupe qui l’a mis à cette place a encore besoin de lui, il peut l’y maintenir, lui redonner de l’autorité. Preuve que l’autorité sur un groupe tient d’abord à la décision du groupe d’opérer ou de maintenir le transfert fondateur.

La fonction d’autorité est sans doute universelle. Même dans les groupes où l’on n’aime pas désigner un chef ou un représentant, on sent et parfois on reconnaît que tel sujet a plus d’autorité et on en tient compte.

L’origine du sentiment d’autorité se trouve bien sûr dans le rapport aux parents, pas seulement au père, sauf quand la mère lui délègue ou lui transfère sa part d’autorité à elle pour des raisons culturelles ou de tradition.

Avant de poursuivre, je réponds à deux questions.

Y a-t-il une pensée du judaïsme sur la question de l’autorité ?

Bien sûr, puisque le peuple juif est singulier ; et ce que j’ai appelé transfert y est appelé permission, autorisation. L’autorité c’est la permission de faire ou de dire certaines choses, permission qu’on a reçue d’un autre qui lui-même l’a reçue, etc. Et si on se la donne par décision, il faut que d’autres la cautionnent. On revient donc au transfert, car cette permission s’appelle réchout, ou bien smikha, dont la racine signifie que quelqu’un a mis ses mains sur la tête d’un autre à qui il « transmet » son autorité, comme Moïse l’a fait pour Josué avant de mourir.

Autre question : y a-t-il aujourd’hui un certain effacement du Juif contestataire laissant place au Juif conservateur ou au juif de cour ?

Il y a là un peu de vrai, qu’on peut expliquer par le fait que les Juifs, dans leur long assujettissement, avaient besoin des Juifs de cour, ceux-ci étant eux-mêmes impatients de se faire valoir, d’affirmer leur pouvoir sur les autres et d’en jouir. Il s’ensuit un respect de l’autorité établie du fait qu’elle est établie, on ne se leurre pas sur sa valeur, mais on s’y soumet par calcul ou par opportunisme, et on finit par la respecter du fait qu’on s’y soumet (à supposer qu’on se respecte). Il ne faut pas la contrarier ou faire des vagues, et cela conduit à un réel conservatisme, non seulement dans le mode d’être et la pensée, quand il en reste, mais aussi dans la gestion culturelle. Beaucoup de tares dues au respect sans condition de l’autorité, respect justifié par la détresse du peuple juif au cours des siècles, perdurent alors qu’il n’est plus en détresse. La posture de minorité n’ayant pas d’autre choix que d’accepter l’autorité en place a-t-elle pu se transmettre ? C’est possible ; en tout cas, le peuple juif reflète la société ambiante, dans laquelle la valeur principale est le pouvoir ou l’argent. Certes, ceux qui l’ont ne sont pas souvent estimés ou respectés mais ils détiennent les emblèmes de l’autorité, c’est eux qui décident, avec des rituels obligés comme la concertation, etc., on s’incline devant leur autorité même si on ne les estime pas.

Il y a aussi des confusions à éviter, par exemple, refuser l’idolâtrie ce n’est pas refuser l’autorité : Abraham rejette les idoles, mais ce n’est pas un anti-autoritaire. Mardochée refuse de se prosterner devant Haman, mais c’est un refus de la haine antijuive qu’il sent dans cet homme, et il préfère prendre le risque de ne pas se prosterner, risque qui par chance a bien tourné.

Certains disent volontiers que les Juifs sont contre l’autorité. Certes, ils ont l’habitude de discuter la loi et le Talmud, qui est lui-même une discussion ; cela peut stimuler le questionnement sur ce qui fonde l’autorité mais pas le refus de celle-ci ou même sa contestation. Au contraire, beaucoup cherchent éperdument l’autorité pour se « reposer » sur elle. Quant aux couches dirigeantes des communautés juives, elles ont toujours penché du côté de l’autorité, pour chercher la sécurité du groupe, sans oublier les avantages pour elles-mêmes.

En fait, toute autorité mérite d’être discutée, et si elle est juste, elle gagne à l’être. Reste à savoir s’il est possible ou dangereux d’en parler, et cela dépend, avant tout, de la maturité du groupe.

Qu’est-ce qu’une autorité juste ? C’est celle qui peut (qui est capable de) se justifier par ce dont elle-même se réclame. De ce point de vue, les points critiques ou même les crises de l’autorité ne sont pas forcément une catastrophe.

Souvent, on invoque une autorité pour tout autre chose que ce en quoi elle est autorisée. Par exemple pour maintenir un déni sur une question gênante. Par exemple, l’argument du « vivre ensemble » est devenu un argument d’autorité qui peut faire taire – et même nier – tout ce qui, sur le terrain, y objecte.

Plus largement, on invoque l’autorité pour renforcer de manière factice telle cause idéologique : il fut un temps où des scientifiques de renom y apportaient, comme on dit, « tout le poids de leur autorité », ce qui était une tricherie car leur savoir sur la physique ne prouve rien sur la justesse de ladite cause (la physique ne prouve rien sur la valeur du marxisme).

À ce niveau, on est dans la logique médiatique ou marchande : l’autorité, comme valeur, se vend et s’achète ; l’homme a acquis une autorité « dans son domaine », il écrit des best-sellers, il peint des toiles qui coûtent cher, il a découvert une bonne pilule, il peut donc mener le combat pour la justice… ou faire entendre ses convictions du moment, qui vont du meilleur au pire : Zola pour Dreyfus, Foucault pour Khomeyni…

Parfois, deux autorités se renforcent : l’autorité religieuse a cautionné les dictatures ou bien, par son silence, a laissé faire les plus grands crimes. Parfois des gens renforcent leur autorité avec des symboles qu’ils ignorent pour mieux capter l’allégeance de leurs fidèles. Lacan l’a beaucoup fait viades symboles mathématiques dont il n’avait aucune maîtrise pour doper son autorité de « sujet supposé savoir ».

L’intéressant, c’est le rapport duel entre autorité et croyance. Une autorité ne tient que parce qu’un groupe de gens a besoin d’y croire. Souvent quand ce besoin est satisfait et que les personnes sont plus sûres d’elles-mêmes grâce à cette croyance, elles peuvent désormais relativiser l’emprise de cette autorité ou même s’en dégager. Dans la famille, les enfants ont besoin d’idéaliser un parent ou les deux et de se soumettre à leur autorité. Cela leur donne un appui et quand ils n’en ont plus besoin, ils ignorent cette autorité, alors qu’elle compte encore pour eux puisqu’ils ne peuvent s’en écarter sans violence.

Il n’est pas facile de rester libre face à l’autorité, ne serait-ce que libre de penser autrement qu’elle si l’on a de quoi. Nul ne veut renoncer à l’usage de sa pensée s’il contrarie l’autorité, ni à l’usage de la parole. Mais la plupart y arrivent très bien, et à la longue ils ne s’en rendent même plus compte. Ils invoquent même l’autorité pour justifier de rester cois et d’accepter d’être couards.

Heureusement, on a de beaux exemples du contraire. Je pense au conflit de Galilée avec l’Église, autorité absolue, qui se réclamait de la Bible et du Livre de Josué, pour dire que c’est le Soleil qui tourne. En fait, les deux parties étaient coincées : l’Église ne pouvait pas faire de ce verset (« Soleil, arrête-toi sur Gabaon… ») une lecture vivante, donc porteuse de métaphores, c’eût été se battre au nom d’un épisode de l’histoire des Juifs, ceux-là mêmes qu’elle vouait à l’opprobre. Et Galilée non plus ne pouvait pas entrer dans cette histoire et dire : nous divergeons sur la lecture d’un verset du Livre, pour moi il signifie que le Soleil bouge en apparence, mais pas « réellement », et l’appel de Josué vise à le fixer en apparence. Après tout, même aujourd’hui, on dit que « le soleil se couche », pourquoi un homme ne pourrait-il pas s’écrier : « Soleil, ne te couche pas avant que j’aie fini cette bataille ! » ? On sait qu’à la fin, devant la menace, Galilée a dû céder.

Il y a aussi des révoltes contre l’autorité, où le rebelle pur pose la question-limite : Qu’est-ce qu’elle a de plus que nous ? Qu’elle montre les preuves dont elle s’autorise, etc. Ce qui le fascine, c’est la consistance de la fonction symbolique, qu’il voit s’incarner dans un maître. Il y a un épisode dans la Tora, la révolte de Qorah contre Moïse[1] sur le mode : « Pourquoi est-ce toi qui détiens l’autorité, nous aussi nous faisons partie du peuple de Dieu. » C’est toujours un questionnement et parfois une mise en cause de la dimension symbolique comme telle. Aujourd’hui, cela se traduit par : Qui es-tu, toi, pour mettre en doute ce que je dis ? À ce (très bas) niveau, l’autorité est une valeur que chacun veut détenir, et à bon compte, il lui suffit de menacer ceux qui le contestent par de mauvaises épithètes qui leur font peur.

Dans Le Château de Kafka, il y a une autorité incarnée par le Château et l’Hôtel des fonctionnaires, elle n’exerce aucune coercition, elle ne tient que par la peur que les gens du village ont de la mécontenter, une peur si profonde qu’elle n’est même pas ressentie, elle ne l’est que lorsque, par un hasard extrême, une femme a osé déchirer la lettre d’un fonctionnaire qui lui donnait rendez-vous à l’hôtel. Ce geste suffit à ce que tout le village ne veuille plus rien à voir avec cette famille, elle est devenue taboue ; et le père s’épuise en démarches incessantes, non pas pour être innocenté, mais pour qu’on établisse la faute, et bien sûr, l’autorité n’en fait rien : « Désolé, on n’a rien à vous reprocher. »

Cela souligne le couplage entre l’autorité et la crainte qu’elle inspire. Souvent l’autorité n’a jamais frappé mais la crainte est là car elle donne à l’autorité la consistance qui lui manque. Dans ce cas, douter de cette autorité, c’est risquer de se mettre à dos le groupe.

Ajoutons que les démocraties ont un problème avec l’autorité ; elle est en principe incarnée par le peuple, mais il a des représentants qui souvent la déconsidèrent en montrant, voire en exhibant leur jouissance.

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