Jean-Pierre Lledó: “Nationalisme et Islam durant la guerre d’Algerie (1954-1962)”

Jean-Pierre Lledó és un cineasta nascut a Algèria, (esmentat anteriorment en altres apunts d’aqueix bloc) exiliat a França des del 1993 i, posteriorment, resident a Israel, la seva conferència al centre Dialogia el proppassat 23 gener “Conflit israélo-arabe: une guerre de religion?” ha estat publicada abans d’ahir al digital Menora amb aqueix títol:

1 – Contextualisation avant la projection.

Etant cinéaste, j’ai pensé commencer par des images. Avec des extraits de mon dernier film, que j’ai pu tourner en Algérie, mais qui y fut interdit, avant même la première projection prévue en Juin 2007, ce qui me poussa à en changer le titre qu’il a depuis : ‘’Algérie, histoires à ne pas dire’’, ‘’Algeria, unspoken stories’’. Ce film de 2h40 est composé de 4 parties, et les extraits choisis ce soir proviennent de trois d’entre elles.

1er extrait : El Halia, 20 Août 1955.

La guerre d’indépendance est déclenchée par le FLN, Front de Libération nationale, le 1er Novembre 1954 : ce jour-là, fête de tous les Saints à l’origine, le peuple catholique rend hommage à ses morts. Le choix de la date préfigure l’alternative nationaliste inventé dès 1945, ‘’la valise ou le cercueil’’. Mais la première opération militaire d’envergure de l’ALN, Armée de Libération nationale, a lieu le 20 Août 1955. C’est un vaste pogrom qui vise au faciès tous les civils non-musulmans de Philippeville et de sa région, et auquel participent des milliers de paysans et de citadins. Ordre leur est donné par les commandos qui les encadrent de prendre n’importe quelle arme et de faire le maximum de victimes en un minimum de temps. 130 non-musulmans périssent. Le triple de blessés. Dans la séquence que vous verrez, le personnage principal, un ingénieur agronome, interroge un membre d’un des trois commandos qui agirent à El Halia, un village minier d’environ 120 personnes d’origine italienne, où furent tués et mutilés une quarantaine de femmes, vieillards, enfants et mineurs.

2ème extrait : Constantine, 22 Juin 1961

Ce jour-là, le musicien juif de musique andalouse, interprète et chef d’orchestre, Raymond Leyris, adulé par les mélomanes juifs et musulmans, est assassiné en plein jour, dans un marché. Acte commis apparemment par un déséquilibré mais jamais revendiqué à ce jour par le FLN. L’ordre ne venait sans doute pas de Constantine, mais des plus hauts dirigeants se trouvant à Tunis. Nous entendrons d’abord l’employé qui s’occupait de Raymond lorsqu’il se rendait dans le plus vieux hammam de Constantine. Et ensuite, un musicien, à la fin d’un concert de musique andalouse.

3ème extrait : Oran, 5 Juillet 1962.

Deux jours plus tôt, l’Algérie est devenue indépendante par voie de référendum. Le 5 Juillet est aussitôt désigné comme le jour de sa commémoration annuelle. Ce jour-là, et les suivants, se déroule dans la 2eme plus grande ville d’Algérie, un pogrom qui vise au faciès tous les civils non-musulmans. L’historien Jean-Jacques Jordi, sur la base d’archives françaises, en a dénombré plus de 700, parmi lesquels, plus d’une centaine de Juifs[1]. C’est la journée la plus meurtrière de toute la guerre d’Algérie. Et elle a été minutieusement organisée (rafles dans la rue, transport vers des lieux de détention, notamment les Abattoirs, interrogatoires, avant les égorgements massifs au dit ‘’Petit Lac’’, sans parler de la foule encouragée à assouvir ses instincts sanguinaires.

2 – Enseignements / Interprétations.

Le fait que la guerre de ‘’libération’’ ait commencé et fini par un massacre de non-musulmans est loin d’être un hasard. Le message en est limpide : faire comprendre aux non-musulmans qu’ils n’auront plus de place dans une Algérie indépendante. Dans le 1er extrait, le tueur dit : ‘’Chez les Français, ce sont les femmes qui commandent, et quand elles verront ce qui s’est passé ici, elles diront à leurs maris : allez partons !’’. Or au moment de l’indépendance, il y a encore trop de non-musulmans, environ 200 000 personnes, et parmi les 800 000 qui sont déjà partis, beaucoup pensent revenir ‘’si les choses se calment’’…

Raison profonde.

Avant, pendant, et après la guerre, le nationalisme algérien n’a qu’un seul horizon : l’arabo-islamisme. Pour adhérer au principal parti de Messali Hadj, on doit jurer sur le Coran. En 1949, certains de ses dirigeants, kabyles donc ne se reconnaissant pas dans l’arabité, demandent à ce que la future république algérienne ne se définisse plus par l’arabo-islamisme. Ils sont exclus.

Cette idéologie ethnico-religieuse irrigue autant la Déclaration du 1er Novembre 1954 dont le but est un Etat souverain ‘’dans le cadre des principes islamiques’’, que la 1ère Constitution algérienne qui institue ‘’l’islam, religion d’Etat’’, et en vertu de laquelle le Code de la Nationalité énonce que seuls les musulmans pourront être automatiquement algériens.

En 1955, deux dirigeants, qui dans les années 70 seront des ministres de Boumediene, disent dans des assemblées d’étudiants algériens à Paris : « Avec un million d’Européens, l’Algérie serait ingouvernable ! (Bélaïd Abdeslem) et « L’Algérie, n’est pas un manteau d’Arlequin » (Reda Malek).[2]

Des décennies après, d’autres dirigeants eux-mêmes l’avoueront aussi. Ben Khedda, le président du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), écrit dans ses Mémoires : « En refusant notamment la nationalité algérienne automatique pour un million d’Européens, nous avions prévenu le danger d’une Algérie bicéphale. ». [3] Et toujours le même Réda Malek explique que les négociations France – GPRA qui durèrent 3 années, s’achevèrent lorsque qu’assurée de pouvoir exploiter le pétrole saharien durant encore 10 ans, De Gaulle entérina le refus des Algériens d’accorder la nationalité algérienne aux non-musulmans. Et Malek de s’exclamer : « Heureusement, le caractère sacré arabo-musulman de la nation algérienne était sauvegardé. »[4], et il faut préciser que cet homme n’est pas un obscurantiste, et que devenu 1er ministre en 1994, il combattit les islamistes avec ce slogan : ‘’la terreur doit changer de camp !’’

Le double langage

Certains objectent que le FLN fit des déclarations laissant entendre que les citoyens non-musulmans pourraient avoir une place dans l’Algérie indépendante. Mais ils taisent le fait qu’elles ne furent pas tres nombreuses (3 !) et surtout qu’elles n’étaient que des annonces de propagande pour l’international, la gauche européenne et le monde communiste.

Mais au même moment, comme le révèle l’historien contestataire Mohamed Harbi, nous apprenons par une archive du FLN, qu’en 1961, Lakhdar Ben Tobbal, un grand dirigeant se trouvant au Maroc, rassure ainsi des militants FLN inquiets par les différents Appels du GPRA et du FLN aux Juifs et aux Européens d’Algérie : « Ces textes sont purement tactiques. Il n’est pas question qu’après l’indépendance, des Juifs ou des Européens soient membres d’un gouvernement algérien. ».[5]

Le langage.

A l’origine de ce double langage, il y a tout simplement… le langage. Celui du nationalisme algérien s’enracina toujours dans le vocabulaire religieux, lequel devint tout à fait visible et audible lors des périodes de guerre, soit l’insurrection de Mai 1945, soit la guerre d’Algérie. Toutes deux sont un djihad. On les mène au même cri d’Allah ou akbar (Allah est le plus grand), car elles se font pour la Cause de dieu, ‘’ fi sabil illah !’’. L’ennemi est kofar (mécréant), le combattant un ‘’moudjahid’’. Et l’on appelle à tuer les chrétiens et juifs Nqatlou nsara ou Yahoud… Dans chaque zone contrôlée par l’ALN, la justice s’applique en vertu de la charia : la mort pour les homosexuels, le nez coupé pour la désobéissance.

Les moyens.

Le terrorisme contre les civils non-musulmans devient l’arme privilégiée. Bombes dans les cafés, les autobus, ou dans les stades, se conjuguent aux attentats individuels ciblés auxquels sont élus en particulier les Juifs, aux abords de synagogues, le samedi de préférence, ou mieux encore les rabbins y compris dans leurs maisons [6]. Et il y eut plus de 80 instituteurs européens enseignant dans le bled quasiment uniquement à des enfants musulmans, qui ainsi périrent. « Bons ou mauvais, je ne faisais pas de différence » avouera Lakhdar Ben Tobbal dans ses mémoires. Car si le but final est de dissuader les non-musulmans d’envisager un avenir dans ce qui est pour eux aussi leur pays, dans l’immédiat, ce qui est visé est de créer ‘’un fossé’’ entre les communautés. Et pour cela, rien de mieux que de faire couler du sang des deux côtés : car l’on sait que les représailles y contribueront autant que l’action elle-même. Le terroriste n’est-il pas appelé fidaï, celui qui se sacrifie pour la cause de dieu ?

L’imaginaire.

Tout ce qui précède est tout à fait constitutif d’un imaginaire dominant, celui de l’islam. Ce qui pourrait sembler n’être que pure barbarie, n’est en fait que l’application de normes islamiques, et ce quels que soient les pays. Par exemple manger le foie de l’ennemi tué. Tout musulman sait en effet que pareille mésaventure arriva à l’oncle du Prophète Mohamed, Hamza b. Abdalmouttalib, et que depuis cette époque, dans des périodes de djihad, de pieux combattants, sans doute par vengeance, font subir le même sort à leurs victimes. L’acte chirurgical doublé de cannibalisme, filmé en direct, le il y a quelques années en Syrie, émut le monde entier, mais a été pratiqué sous toutes les latitudes par toutes sortes de djihadistes. En Algérie, il y a quelques années, par les djihadistes du GIA, autant que par ceux de la »guerre de libération ».

Et cet imaginaire formaté par l’islam, est dès l’origine marqué au fer rouge de la judéophobie. Car si le christianisme s’est fondé sur la mort de Yeshoua, l’islam lui a pour crime fondateur celui du massacre des 900 Juifs de la tribu des Banu Qurayza (‘’en âge de se raser’’, précise la biographie du prophète, la Sîra d’Ibn Ishaq), de par la main armée d’un poignard du prophète lui-même. L’épisode du hammam de Constantine (les Arabes n’y vont aux mêmes heures que les Juifs, à cause de… ‘’leur odeur’’) montre combien profondément la judéophobie structure l’inconscient collectif musulman.

Faux nationalisme.

Tout ce qui vient d’être noté[7] dit assez qu’en Algérie, comme dans le reste du monde musulman, la surenchère du religieux vise à pallier l’insuffisance voire l’inexistence d’une conscience nationale. Un chef militaire de la guerre d’Algérie, Si Abdallah, témoigne : « Nous n’arrivions pas dans une mechta en soldats révolutionnaires mais en combattants de la foi et il est certain que l’islam a été le ciment qui nous permit de sceller notre union… »[8]. Et l’un des rares hommes politiques algériens dignes de ce nom, Mouloud Hamrouche, fit il y a une quinzaine d’années le constat désabusé, qu’en l’Algérie « il n’y a plus de politique, il n’y a que des clans ». Et il eut aussi le courage d’affirmer que pour « trouver de la politique, il faut remonter aux années 40 », c’est-à-dire à… la colonisation ! Et la seule manière d’amortir les heurts claniques et les guerres dites ‘’fratricides’’ qui en découlent est effectivement, l’islam, et/ou l’armée. Le nationalisme arabe n’est qu’une forme hybride de séculier et de religieux, où le premier ne peut se maintenir que par la compromission avec le second, et aussi par la force militaire dans le cas où le religieux revendique toute sa part, c’est-à-dire la première.

Remarquons que les nationalismes du monde musulman ont toujours été des nationalismes contre, contre la puissance non-musulmane (l’impérialisme ottoman, n’est jamais perçu comme un colonialisme, parce que musulman). Ils n’ont jamais été des nationalismes pour, pour l’édification de sa propre nation, comme l’ont été les nationalismes européens du 19eme siècle, et comme l’a été et le demeure, le sionisme.

Aussi pour justifier l’option militaire, les dirigeants nationalistes algériens diront-ils qu’ils n’avaient plus d’autres moyens d’exprimer leurs revendications. Ce qui est totalement faux, puisqu’à partir des années 20, le mouvement politique et social est en croissance continue (nombre de partis, de syndicats, d’associations, journaux, revues, meetings, manifestations politiques et artistiques, etc…), ce qui pouvait laisser entrevoir une voie pacifique vers l’indépendance avec l’ensemble de ses populations…

Mais dès que la puissance coloniale disparait, ce faux nationalisme n’est plus en mesure d’offrir un cadre unitaire de développement. Et alors que le vrai nationalisme se veut libéral et démocratique, portant à sa tête de très nombreux intellectuels, lui ne peut-être que totalitaire et anti-intellectuel, toute contestation étant bannie.…

FLN et nationalisme palestinien.

Le FLN avec ses modes religieux de pensée et d’action terroriste, comme sa propagande à usage interne et externe, appelée ici ‘’double langage’’ peut-il être considéré comme un modèle pour d’autres mouvements nationalistes du 20ème siècle ? Sans doute. Mais si l’on a en vue, le mouvement palestinien, ce n’est qu’en partie vrai, car le FLN a été autant un modèle qu’un disciple, celui qui est à l’origine de l’OLP n’étant autre que le ‘’grand mufti de Jérusalem’’. Hormis ses heures, plutôt ses années de gloire aux côtés d’Hitler, El Hadj Amin El Husseini ne fut-il pas, du congrès de Jérusalem en 1931 à celui de Karachi en 1951, le fondateur d’un panislamisme qui phagocyta un panarabisme lequel ne réussit jamais à s’en affranchir ?

[1] ‘’Un silence d’Etat’’, Jean-Jacques Jordi, Ed SOTECA, Paris, 2011.

[2] Témoignage d’André Beckouche. Thèse d’histoire sur le rôle des Juifs algériens dans la lutte anticoloniale, publiée en 2013 par Pierre–Jean Le Foll–Luciani.

[3] « La fin de la guerre d’Algérie », Benyoucef Ben Khedda, Casbah Ed. 1998, Alger.

[4] « Accords d’Evian » – Réda Malek Le Seuil, 1990, Paris

[5] Les Archives de la révolution algérienne, Mohammed Harbi, 1981, Ed Jeune Afrique)

[6] https://www.europe-israel.org/2014/04/lalgerie-et-la-disparition-des-juifs-par-jean-pierre-lledo/

[7] Dans ‘’La dimension religieuse de la guerre d’Algérie’’ (Editions Atlantis, 2018, Allemagne), l’historien de la guerre d’Algérie, Roger Vétillard, en donnent ‘’45 preuves’’.

[8] Ibidem

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