Chantal Delsol: “La réalité, ce n’est pas l’islamophobie, mais l’occidentophobie”

La lliurepensadora i historiadora francesa Chantal Delsol, (París, 1947) fundadora de l’Institut Hannah Arendt, ha publicat el proppassat 6 d’aqueix mes un punyent article a Le Figaro amb el títol: “La réalité, ce n’est pas l’islamophobie mais l’occidentophobie”:

Al parer de Chantal Delsol « il est vain de chercher des causes économiques ou psychiatriques au terrorisme. La matrice idéologique des djihadistes est la haine de la civilisation occidentale. Le problème est que nous non plus ne nous aimons pas”. A aqueixa mateixa conclusió hi va arribar pel seu costat, ja fa anys, una altra pensadora francesa, Myriam Revault d’Allonnes, en un llibre que vaig ressenyar en aqueix apunt.

“Le terrorisme qui nous frappe s’impose à nous comme un objet non identifié. Nous sommes capables de mettre en place l’état d’urgence, de détenir des services secrets performants qui sans aucun doute nous évitent bien d’autres attentats. Mais nous sommes incapables de mettre le doigt sur les causes. Au début, à partir du 11 Septembre, on a commencé par prétendre que des raisons économiques poussaient ces jeunes garçons au meurtre de masse et au suicide. L’empreinte marxiste est déterminante dans les sociétés occidentales du tournant du siècle: on pense encore que le crime ne provient que du chômage et du mal-être social. Puis on s’est rendu compte qu’il n’en était rien, puisque les coupables étaient parfaitement intégrés et instruits. Aujourd’hui une nouvelle explication, non moins risible, court sur les antennes: les terroristes seraient des malades mentaux. On installe des «cellules de déradicalisation» aussi ridicules qu’inutiles, comme si on pouvait lutter contre des croyances avec les armes de la raison bureaucratique. La seconde explication a aussi peu de sens que la première. Car la véritable raison est étalée sous nos yeux, pendant que nous refusons de la voir, comme la lettre volée.

Le déni de réalité est tel qu’on voit ces jours-ci des Espagnols défiler contre le terrorisme aux cris de «non à l’islamophobie», comme si la raison de tout cela n’était pas, évidemment, l’occidentophobie. Qu’on le croie ou non, l’aveuglement des ex-communistes vis-à-vis des crimes de Lénine/Staline a été encore dépassé par l’aveuglement de nos contemporains devant les meurtres de masse auxquels nous sommes pratiquement habitués…

On ne parle pas de l’occidentophobie. Et probablement, il est suspect d’en parler, parce que c’est une manière de mettre en cause une branche de l’islam. Pourtant, les attentats qui secouent nos villes à intervalles de plus en plus rapprochés, sont bien le fruit de l’occidentophobie. Il s’agit d’une récusation profonde de notre culture telle qu’elle se déploie dans nos sociétés, Europe et Amérique confondues. L’Américain John Updike a bien décrit cela dans son roman Terroriste: son héros , le jeune Ahmad Mulloy, ne supporte pas le spectacle de la vie quotidienne américaine: la consommation permanente et la passion des choses superflues ; les filles offertes dans un abus de nudité et de laxisme, où plus rien n’est interdit ; la vulgarité, la bagatellisation de tout, le refus de toute spiritualité.

Au fond, ce qui est mis en cause ici, c’est l’athéisme, la sécularisation générale, l’égalité des sexes, le matérialisme, la priorité du plaisir. Les terroristes sont d’abord des gens qui ne supportent pas les droits égaux pour les femmes, la laïcité, la fin du machisme patriarcal.

Un certain pourcentage de musulmans hébergés par l’Occident hait l’Occident. C’est un fait. Ils ont été accueillis ici mais se révoltent contre leur culture d’adoption. Ce sont des choses qui arrivent, et ce n’est pas la première fois dans l’histoire. Il ne s’agit pas d’un simple dégoût, sinon nos terroristes pourraient aller vivre dans des pays où le gouvernement est musulman et les femmes voilées. Il s’agit d’une haine, d’une volonté de faire disparaître une culture: une idéologie – cet islam veut le monde. Beaucoup d’Occidentaux croient naïvement que les idéologies, après l’enfer puis après le communisme, ont été supprimées. En réalité nous nous trouvons devant une nouvelle «guerre contre l’Ouest», héritière de celle dont parlait le Hongrois Aurel Kolnai en parlant du nazisme.

Les Occidentaux ont énormément de mal à admettre que des gens commandités par l’islam (même si évidemment aucun islam n’est tout l’islam) ont désigné l’Occident comme ennemi au point d’y commettre des massacres de masse. Car les musulmans, comme anciennes minorités opprimées, ont toujours raison: tel est notre mode de pensée. Incriminer des causes économiques ou psychiatriques des attentats, est chaque fois un moyen d’en rejeter la faute indirectement sur nous.

Cet aveuglement a des raisons intéressantes, et des conséquences non négligeables. Nous sommes parfaitement capables d’expliquer pourquoi nous, Occidentaux, devons être occidentophobes: toute la culture de la déconstruction nous le répète à satiété depuis un demi-siècle. Nous sommes capables d’expliquer comment la culture occidentale, responsable des guerres de religions et des guerres mondiales, est haïssable. Mais nous sommes bien incapables de comprendre et d’expliquer pourquoi un jeune musulman d’aujourd’hui, abrité et éduqué par l’Occident, va haïr la laïcité et l’émancipation des femmes: nous n’avons pas encore accepté cette réalité, tant elle nous insupporte, parce qu’elle déprécie une minorité que nous avons opprimée, c’est-à-dire un groupe de héros.

Nous avons depuis longtemps perdu l’habitude de défendre notre culture, de plaider pour elle. Faire l’apologie de la culture occidentale, nous pensons que c’est vichyssois, voilà tout. Aussi demeurons-nous pétrifiés et impuissants, incapables de comprendre avant même de répondre. Il faudrait justifier nos propres racines, que nous passons notre temps à ridiculiser depuis cinquante ans. Nous ne savons même plus où elles sont. La tâche est pour nous effrayante. Elle nous demande un retournement complet.

On ferait bien de cesser de pleurnicher sur la soi-disant islamophobie, qui n’existe que dans la mauvaise conscience, en ce cas mauvaise conseillère. La vraie réalité, qui se compte en nombre de morts, et cela est bien réel, c’est l’occidentophobie (qu’il vaudrait mieux appeler misoccidentie, si le mot n’était dissonant): la haine de l’Occident. Il est probable qu’à force de vouloir nous déconstruire nous-mêmes, nous avons donné des armes à ceux qui déjà ne nous aimaient pas beaucoup – quand on bat sa coulpe en permanence, on finit par apparaître comme un raté. Mais enfin le mal est fait. Il nous faut tenter de comprendre, quand nous serons parvenus à prononcer ce mot, pourquoi pullulent les occidentophobes, habités par la nostalgie d’une société religieuse, patriarcale et machiste. Il ne nous suffira pas de les traquer physiquement, car c’est une bataille de croyances – on n’embastille pas des croyances. Où sont nos croyances? Nous pourrions, avec profit, les rattraper dans le ruisseau où nous les avions imprudemment abandonnées. »

Post Scriptum, 22 de novembre del 2017.

La professora Delsol figura entre les signants de la declaració feta a París per un grup d’intel·lectuals titulada “Une Europe en laquelle nous pouvons croire“, aparegut al digital francès Dreuz.info el proppassat 24 d’octubre.

Post Scriptum, 16 d’octubre del 2019.

Chantal Delsol és entrevistada avui pel periódic Atlantico.fr: “Tensions communautaristes et laïcité : cette spirale de ressentis victimaires dans laquelle sombrent les débats publics français“:

Atlantico : Les derniers jours ont été marqués par des formes de victimisation dans le débat public : du hastag #SignaleUnMusulman qui avait pour but de montrer que tous les musulmans étaient victimes d’une forme d’islamophobie, aux femmes homosexuelles qui se présentent comme des victimes de la Manif pour tous, le recours à l’argument victimaire est de plus en plus courant. En quoi est-il caractéristique selon vous du débat politique contemporain ?
Bertrand Vergely : Une victime est objectivement une personne qui a été vaincue. C’est le perdant. On se souvient de cette parole romaine : Vae victis. « Malheur aux vaincus ».

Par extension la victime est devenue toute personne qui a subi un dommage ou une violence de la part d’un tiers, que ce tiers soit une cause matérielle ou humaine. La victime n’est plus alors le perdant mais la personne qui souffre.

Par extension encore, la victime désigne non pas le perdant ou bien encore la personne qui souffre mais la personne en colère qui entend bénéficier du statut de personne qui souffre pour exprimer sa colère, éviter un reproche ou obtenir un avantage. On a alors affaire au phénomène dit de victimisation.

La victimisation renvoie à un abus de la notion de victime. Quand quelqu’un est victime d’un dommage ou d’une violence la réaction humaine spontanée réside dans la pitié. Il n’est pas désagréable d’être une victime. On est choyé par ceux qui essaient de réparer le dommage que l’on a subi. Choyé, on est le centre de l’attention collective.

Les enfants qui ont commis une faute, pour éviter un reproche ou une punition, se disent victimes. S’ils ont mal agi, ce n’est pas de leur faute. Quand ce détournement de la culpabilité prend de l’ampleur il aboutit à une inversion totale des valeurs ainsi que du jugement. Si le coupable est coupable est coupable ce n’est pas de sa faute. Cela vient de ce qu’il est une victime. Un enfant dira par exemple qu’il a été méchant parce que les adultes ont été méchants avec lui. Un jeune délinquant dira de son côté qu’il est un délinquant parce qu’il est victime de la société, du racisme ou des violences policières.

Aujourd’hui, la victimisation a pris une importance phénoménale et caractérise effectivement le débat politique. C’est bien simple, la plainte, la récrimination et la revendication ont remplacé les idées. On ne se définit plus par rapport à ce que l’on pense mais par rapport à ce que l’on rejette. On n’est pas pour, on est anti. Écoutons les medias. À qui donnent-ils prioritairement la parole et l’image ? À ceux qui sont contre et notamment à ceux qui, pour attirer l’attention à eux, se déclarent victimes de.

Chantal Delsol : La victimisation est un produit de la modernité qui nous vient de Rousseau. Le mal ne se situe plus dans le péché mais dans la souffrance. Le héros, du même coup, n’est plus celui des grandes actions, mais celui des grandes douleurs. Le héros dès lors, c’est la victime. C’est pourquoi chacun a besoin d’être une victime quelque part, on invente des -phobies supplémentaires chaque jour pour nommer d’autres victimes. Chacun reçoit sa dignité, non plus de ses mérites, mais de ses souffrances autant qu’elles sont reconnues par les autres.

Qu’est-ce qui est à l’origine de cette victimisation ? L’absence de projet commun ? Ou bien est-ce autre chose ?
Bertrand Vergely : Une chose explique le phénomène de victimisation auquel on a affaire : l’oreille attentive qu’on lui prête. Quand un enfant qui a commis une faute se dit victime afin d’apitoyer et qu’on ne prête pas attention à ses jérémiades, il se calme. Quand on lui offre une attention complaisante, ses cris et ses pleurs redoublent. Aujourd’hui, on offre une oreille plus qu’attentive à ceux qui n’ayant subi aucune tort voire qui ayant commis une faute se disent victimes de. À la base de cette inversion qui sidère le jugement et qui le paralyse, on trouve trois causes principales.

La première cause réside dans l’État Providence ainsi que les politiques. À la Révolution Française que se passe-t-il ? Un nouveau monde apparaît fondé sur l’homme et ses droits. Dans ce monde, l’État devient un État prévenant qui assiste et la société tend à se transformer en société d’assistés. Comme l’État aide, afin qu’il aide davantage on se dit victime. Ce qui marche. L’État non seulement aide mais multiplie les aides. De son côté la société devient une société d’assistés. Si bien qu’autour de l’assistanat un pacte se noue entre la société et l’État. Trop heureux d’assister et d’être ainsi tout puissant l’État aide de plus en plus. Trop heureuse d’être prise en charge la société se laisse assister. Au bout du compte, on se retrouve devant un phénomène pervers de domination, les dominés pour être pris en charge encouragent l’État à dominer et l’État pour dominer encourageant les dominés à se laisser dominer. Les politiques pourraient ne pas encourager ce système. Ils font l’inverse. Comme ils désirent se faire élire, que font-ils ? Des promesses et notamment des promesses d’aides en se présentant comme les défenseurs des victimes et de leurs droits. Ce qui aboutit à une situation absurde. Quand on interroge l’État et les politiques sur les raisons de leur comportement, que disent-ils ? Ils se présentent comme des victimes. S’ils cèdent ainsi à la faiblesse collective ce n’est pas de leur faute. Ils sont victimes de la victimisation qui fait rage.

La deuxième cause de la victimisation à laquelle nous assistons réside dans le mouvement social, contestataire et révolutionnaire. Depuis la Révolution Française qu’est-ce qui guide le monde ? L’utopie désirant changer le monde afin d’établir un monde humain égalitaire, libre et fraternel. L’Ancien régime était basé sur la foi. Depuis la Révolution la culture est basée sur le rêve. Résultat : on a affaire à une vision manichéenne de la réalité avec d’un côté les bons, ceux qui rêvent et qui sont humains, et d’un autre les méchants, ceux qui empêchent de rêver parce qu’ils ne sont pas humains ou passez humains. Allons dans le sens de cette logique de l’utopie et du rêve manichéen. On aboutit à un monde de victimes, les partisans du rêve trouvant que le rêve ne se réalise pas assez vite. Aujourd’hui, tout le monde étant écologiste le monde ne se divise pas entre écologistes et anti-écologistes. En revanche il se divise entre ceux qui trouvent que la lutte contre le réchauffement climatique ne va pas assez vite et les autres. Les indignés sont devenus des impatients et les impatients tendent à se radicaliser de plus en plus afin de faire bouger les choses. Dans cette logique, la victimisation est le nerf de la guerre, les impatients se disant victimes de l’apathie et de l’inertie collective

Enfin, la victimisation a des racines religieuses plongeant dans un phénomène singulier : celui de la religion facile pour tous s’exprimant à travers trois formes.

Tout commence avec le christianisme. S’il y a un christianisme profond de type mystique, il y a un christianisme simpliste, démagogique et populiste, reposant sur un élément majeur : l’héroïsation du faible. Pour lui, le Christ sur la croix est la preuve que le faible est un dieu et que rater c’est gagner. Vision absurde, faire de la faiblesse une vertu étant contraire à l’idée même de vertu, ainsi que rappelle Saint Thomas dans sa Somme théologique. Qu’à cela ne tienne, pour le populisme chrétien la glorification du faible demeure un thème récurrent. Ce qui est logique. Faisons de la faiblesse ce qui est divin dans l’homme il n’est pas difficile de devenir un saint. Il suffit d’être faible en ayant un faible pour les faibles faisant triompher la religion de la pitié universelle. Quand la religion prend cette forme, forcément les victimes accourent.

À partir du XVIIème siècle, lorsque le christianisme commence à se séculariser et à se laïciser, on assiste à une seconde vague d’héroïsation du faible. La question est alors non pas de savoir comment devenir facilement un saint mais comment devenir un saint sans Dieu. La réponse est simple. Ayons pitié des faibles et des victimes, on devient bon en montrant que la bonté n’a pas besoin de Dieu pour être bonne. Chez Rousseau, c’est flagrant. Quand il veut émanciper la société de l’Église que fait-il ? Il fait de la pitié le sentiment fondateur du lien humain, ce lien n’étant plus un lien de fraternité spirituelle mais d’émotion humaine de l’homme envers l’homme. D’où une mutation importante. La pitié devenant le moyen de fonder une morale sociale humaine sans Dieu, la victime devient essentielle dans la guerre idéologique qui se joue. Afin de chasser Dieu et l’Église on a besoin d’elle. Il faut qu’elle existe pour que, faisant étalage de pitié et de sentiment humanitaire, on fasse la démonstration qu’il n’est pas besoin d’être croyant pour être un saint. Au XIXème siècle cela explique le succès que rencontre le misérabilisme à travers des romans comme Sans famille d’Hector Malot ou bien encore Pauvre Blaise de la Comtesse de Ségur.

Aujourd’hui, nous assistons à une troisième vague d’héroïsation du faible. Quand on veut changer le monde et faire la révolution, mais que, le mythe communiste s’étant écroulé, on ne sait pas comment y parvenir, que reste-t-il ? Une seule chose : rassembler ceux que Frantz Fanon a appelés les damnés de la terre, à savoir toutes les causes perdues, tous les exclus, tous les laissés pour compte, en un mot toutes les victimes du système et partir en croisade. Ce qui, il faut le dire, marche fort bien.

Tous les jours sur nos ondes et nos écrans il est question de victimes de toutes sortes, pourquoi ? Uniquement pour se donner une religion et une sainteté à bon compte. On s’occupe des faibles, des petits, des obscurs, des sans grade ? On devient légitime aux yeux de la société. On fait partie du camp des bons. On peut de ce fait en toute légitimité culpabiliser les forts, les riches, les nantis, et ainsi conquérir une audience et du pouvoir. Hier, pour gagner son paradis on faisait des bonnes actions, des BA. Les bonnes dames avaient leurs pauvres. Aujourd’hui pour conquérir l’Olympe social on s’occupe des victimes. On a ses victimes.

Depuis longtemps déjà la culture occidentale repose sur ce principe en variant toutefois les modalités de celui-ci. Au commencement, la victimisation était chrétienne. Puis elle est devenue laïque et républicaine. Aujourd’hui elle est démocratique et postmoderne. Les modalités changent, mais le principe demeure. Sur l’échiquier social et politique, la victime est un enjeu stratégique. De nombreuses minorités l’ont compris et en profitent. En se disant victimes elles sont sûres d’avoir l’oreille attentive d’un certain nombre de belles âmes prêtes à s’émouvoir et à les défendre. Ce qui se produit. Résultat : soutenues par ces belles âmes heureuses de gagner leur paradis, les victimes organisées en minorités actives et militantes sont en train de prendre le pouvoir des ondes, des images, des discours et de la pensée. Elle sont en train de capturer l’esprit collectif en lui volant son âme, sa liberté et son originalité.

René Girard a expliqué que les sociétés ont tendance à s’unir dans la violence contre une victime émissaire sacrifiée en commun. Il n’a pas vu que le phénomène inverse existe.

Si les sociétés archaïques s’unissent dans violence et contre une victime, la société postmoderne a tendance à s’unir pour la victime et dans la phobie de la violence. Alors que le sacré vise à exclure en faisant de la société une société contre rassemblée autour d’un symbole exclusif, la société postmoderne tend à être une société inclusive dans laquelle la victime est bienvenue et de ce fait célébrée.

On veut pouvoir apparaître comme bon. Philippe Muray a eu une belle expression pour qualifier ce phénomène : l’empire du bien, terme tiré d’un film érotique japonais qui a eu beaucoup de succès en son temps, L’empire des sens.

Notre monde est sous l’emprise du bien qui le fascine comme l’érotisme fascine. Il est victime d’une érotisation du bien. Par le passé il satisfaisait son appétit de bien par la religion sociale chrétienne, puis par la religion sociale laïque. Aujourd’hui il la satisfait par la religion sociale postmoderne.

La victimisation donne l’impression de combler le vide produit par l’absence de projet collectif. Il s’agit là d’une impression, rien n’étant plus collectif que la victimisation ni davantage porteur de projet. Notre histoire nous le montre. Nous ne cessons d’enchaîner des manifestations de victimisation et de pitié collective tel le libertin courant de divertissement en divertissement. Nous croyons notre monde dépourvu de projet collectif. Nous baignons dedans. Tous les jours il nous est proposé des pétitions, des manifestations et des rassemblements afin d’exprimer notre pitié et notre compassion. Tous les jours il nous est proposé de faire pénitence en engageant un chemin de repentance.

Chantal Delsol : Ce n’est pas directement l’absence de projet commun qui l’accentue, mais l’individualisme en général. L’individualisme entretient un repli sur soi et un réflexe d’encerclement. Il faut dire que la France est championne dans la victimisation, ce qui correspond à son extrême individualisme, et par voie de conséquence au manque de confiance généralisé dans les autres.

Ce phénomène est-il un danger pour le débat démocratique ?

Bertrand Vergely : Il l’est hautement. Plus on a affaire à une montée de la pitié collective, plus on rentre dans un monde où, afin d’éviter toute victime, tout est réglé de façon juridique et surveillé de façon policière et militante. Tocqueville pensait que l’appétit sécuritaire de la démocratie pouvait la conduire à devenir une tyrannie douce. Aujourd’hui, ce qui se met en place est un véritable totalitarisme de moins en moins soft.

Chantal Delsol :La démocratie est un gouvernement de tous par tous, on ne voit donc pas qu’elle puisse tenir sans un minimum de confiance réciproque et de travail commun. Pour débattre et travailler avec les autres, il faut ne pas imaginer sans cesse qu’ils sont en train de faire de vous une victime.

Comment en sortir ?

Bertrand Vergely : En vivant debout et non couché. En arrêtant d’être esclave et de se complaire dans l’esclavage collectif. En ayant une rigueur intérieure. Nous vivons dans un monde qui n’st pas attentif ni intérieurement rigoureux. Cette absence de rigueur et d’attention intérieure se voit dans la névrose collective qui est la nôtre. On se plaint de la violence du monde et on entend lutter contre elle. Mais on se gorge de récits de violence et de films trash. Dès que l’on redevient attentif à l’existence, tout change. Comme on arrête de se plaindre on arrête d’être complaisant avec la violence. Comme on arrête d’être complaisant avec la violence, on arrête de se plaindre et la victimisation n’est pus qu’un mauvais souvenir. Au point que l’on se demande comment on a pu se laisser embarquer par cette maladie. Et l’on peut enfin commencer à aider sereinement ceux et celles qui ont besoin de l’être.

Chantal Delsol : C’est un phénomène de très long terme qui prend ses racines loin dans le passé, une lame de fond. Cela tient aux représentations de l’existence, aux croyances communes ou non, aux coutumes du vivre-ensemble dans notre pays. C’est profondément implanté et cela ne cesse de croitre au fur et à mesure que nous développons encore l’individualisme et le triomphe de la volonté individuelle, par exemple par les mesures sociétales en vogue (un couple d’homosexuel qui veut un enfant et n’en a pas, est victime). Et au fur et à mesure que nous déployons encore l’Etat providence. Vous avez remarqué que le gouvernement se doit toujours de nous plaindre ! imaginez-vous que l’on refuse de plaindre par exemple les Gilets Jaunes ! mais on serait considéré comme un salaud ! Changer cela serait une véritable transformation des mentalités, qui ne se règle pas par un coup de com !

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